Opinions

Afin de réduire le volume du Bulletin de Promotion annuel, il a été décidé, lors de notre dernière assemblée générale, de mettre sur le site de la Promotion les différents documents écrits par les uns et les autres. Il est bien entendu que les opinions exprimées ici n'engagent que leurs auteurs et ne sauraient constituer le point de vue de la Promotion qui, d'ailleurs, n'en a pas !

A propos des syndicats dans l'armée par X.....

**Notre petit co Max MAYNERIS a souhaité faire part de ses réflexions à propos de la question du syndicalisme dans l'armée, introduit par une récente décision de la Cour européenne intimant à la France de permettre l'exercice de ce droit dans son armée.

En préalable au texte de MAYNERIS, il a paru amusant de rappeler que ce problème n'est pas nouveau, puisque, il y a cent ans, notre parrain s'en préoccupait déjà, comme en témoigne le texte ci-après.

Je discutais l'autre jour du syndicalisme avec un vieil ami, contribuable ponctuel et citoyen saturé de " modérantisme " comme disaient nos conventionnels de la grande époque. Ce mot de syndicalisme qui se substitue peu à peu à ceux de socialisme et de collectivisme a pour effet de le jeter dans un effarement comique. La conception du syndicat des fonctionnaires notamment le met hors de lui. " Des gaillards qui ne se la foulent point, qui ne chôment jamais, qui ont une retraite assurée et qui ont le toupet de prétendre au droit de grève, de perturber à leur gré la vie publique, c'est inouï, c'est i-ni-maginable. ! " Il bredouillait d'indignation, en prononçant ce mot qui rendait le mieux l'obstination de son esprit : repousser cette inacceptable utopie. Mais hier, il s'arrêta net au milieu, ne pouvant même plus articuler son usuel qualificatif de réprobation, car il venait de lire quelque part qu'il y avait maintenant dans l'armée un " syndicat d'officiers " en formation. Et comme je lui avais parlé l'avant-veille d'un syndicat d'agents de police en projet et d'un syndicat de gendarmes déjà fort avancé, il leva les bras au ciel en s'écriant : " C'est la fin ! " Et oui, cher ami, c'est la fin et je l'espère bien ! C'est la fin, non dans le sens que votre désespoir de vieux conservateur donne à cette expression. Notre pays est malade, c'est entendu, mais un grand peuple comme le nôtre ne meurt pas en demi-siècle et il en a vu bien d'autres. Mais c'est la fin de la coterie au pouvoir ; c'est la fin des ………..qui sont débordés, ces arrivistes qui se bousculent trop nombreux ; c'est la fin des tyranneaux. Lorsque la trinité responsable du gâchis actuel, a pris le pouvoir, ils clamèrent aux quatre vents : " Tout pour les nôtres, rien pour les autres ! " et aujourd'hui, cette devise, appliquée avec une implacable férocité par la bande au pouvoir produit ses pleins effets. Seulement, comme c'est une minorité qui est favorisée et une grosse majorité qui est lésée, les clameurs indignées du plus grand nombre commencent à dominer les hoquets d'indignation des satisfaits. Et contre ce favoritisme éhonté qui s'étale cyniquement, des groupements se sont formés partout. La C.G.T. s'est trouvée là pour les souder les uns aux autres ; ils sont allés à la C.G.T. Ils lui ont porté un supplément de forces, c'est vrai mais ils lui infuseront, et chaque jour davantage, un contingent d'idées plus suivies que celles qui y ont cours actuellement. Ils l'obligeront à réagir, à sortir de l'antipatriotisme et de l'antimilitarisme qui y étaient au début article de foi et y sont déjà sérieusement en baisse et l'affluence de syndicats de toutes provenances dans ce cadre révolutionnaire aura sur eux l'effet certain de diluer le bouillon anarchique qui y mijotait. Quant à s'étonner que l'armée entre dans la danse et qu'après les postiers, les officiers songent à se syndiquer, c'est temps et peine perdus. Les officiers ont, comme les autres, des intérêts et des besoins. La plupart ont une maigre solde. L'avancement pour eux est une question vitale ; le choix de la garnison en est une autre, d'importance égale pour ceux qui doivent se préoccuper de l'instruction de leurs enfants. Or, ces intérêts, ces droits, ces besoins, tout cela ne pèse pas une once dans la balance. Ceux qui n'ont pas assez de caractère pour se résigner à une vie morne et à une carrière enrayée, sacrifient au dieu du jour et s'inclinent. Ceux qui ont des hauts le cœur incoercibles s'en vont. Le reste broute où on l'attache. Mais de cette masse de résignés une plainte d'abord sourde s'est exhalée et maintenant, c'est une colère grondante qui couve. Elle ne peut se manifester au dehors. La hiérarchie est là : c'est la meule. Et les profiteurs qui se sont poussés en haut écraseraient l'imprudent qui oserait élever la voix. Alors on se regarde, on se confie ses rancoeurs, on parle à mots couverts de camaraderie, puis de solidarité. On se resserre autour d'un journal qui semble refléter les inquiétudes, les amertumes et les colères soulevées par des injustices calculées. Et un matin, le syndicat militaire est né. Vous vous étonnez encore une fois !... Vous parlez de sacrifice, de la patrie, de dignité silencieuse, de discipline ! Les syndiqués vous répondent : " Primo vivere ".

Ce texte date de 1909. On en a seulement retiré quelques noms et quelques allusions qui n'ont plus de sens aujourd'hui. Pour le reste il faut bien convenir que l'auteur avait déjà largement anticipé les " Associations professionnelles " que l'armée française vient de se voir imposer, peut-être pour son bien… ?

PRESENTATION ET DISCUSSION DES RISQUES DU SYNDICALISME( ... pour les militaires!) par Max MAYNERIS

Selon la formule consacrée, les opinions émises dans cet article n'engagent personne et surtout pas la Promotion !

Les "risques" les plus souvent évoqués sont:

1. Le "syndicat" a pour seule vocation la défense des intérêts de ses adhérents;
on proposerait ainsi au soldat de participer à un "système" qui est un modèle à l'opposé de "l'éthique" qu'on veut lui inculquer en lui demandant d'aller jusqu'au sacrifice pour l'intérêt général, pour la Patrie.

2. Le "syndicat" peut perturber, voire bloquer des fonctions essentielles de la Nation, ce qui ne peut s'accommoder avec l'exercice des fonctions de défense .

3. Le "syndicat" incite à la désobéissance et peut contrarier la nécessité de fixer dans les esprits le caractère impérieux de la mission reçue.

4. Le "syndicat" est inutile aux militaires, le "souci des hommes" étant depuis longtemps au registre des responsabilités du Chef militaire .

5. Le syndicat est "inefficace" puisque le Chef militaire est seul habilité à "commander" et à décider des modalités d'exécution de la mission reçue.

Commentaires.
pt 1. Défense d'intérêts particuliers, assurément! Mais cela suffit-il pour conclure que des intérêts particuliers ne peuvent jamais être conciliés avec l'intérêt général, ou dont la subordination à celui-ci est a priori refusée par le "syndiqué"? La persuasion et l'exercice de l'autorité font partie des qualités et des obligations du Chef pour parer à la violation de l'intérêt général. L'expression libre et respectueuse d'intérêts particuliers ne doit pas être jugée a priori "saugrenue" !

pt 2. Le système ne sera paralysé que si le contrat passé avec le militaire professionnel "syndiqué" le permet, ce qui est à l'évidence incompatible avec la nature des missions du militaire, donc effectivement inconcevable dans sa pratique du "syndicalisme". Ces "représentations" ou "associations" ne devraient donc avoir qu'un rôle consultatif et, dans leurs droits d'expression , ne devraient évidemment pas être autorisées à proposer ou à encourager des "actions" susceptibles d'entraver l'exécution du service et , à fortiori, l'accomplissement des missions.

pt 3. Même observation que ci-dessus, en ajoutant que la personne qui décide d'exercer le métier militaire doit accepter l'éthique de l'obéissance (aux ordres "légaux", la légalité étant définie) si indispensable à l'efficacité opérationnelle qu'elle doit être érigée en principe général de comportement imposée au militaire (fût-il "syndiqué"!). Comprenons aussi que cette règle d'obéissance autorise la liberté d'expression avant une décision dont elle garantit l'exécution et, par là , contribue à l'enrichir. Bien sûr, on peut trouver dérangeant et inutile le risque de confrontation à une opinion non favorable... ; un "chef " militaire doit avoir un caractère qui le libère de cette crainte.

pt 4. Voilà qui redonne du prestige au syndicalisme, puisqu'il est avoué comme une fonction inhérente à la responsabilité du Chef militaire ! On suppose alors que le Chef est infailliblement conscient et instruit des "besoins" de ses subordonnés. Le "système d'information" du Chef place la hiérarchie au premier plan (c'est un fait bien compréhensible) qui apparaît ainsi, souvent, comme "juge et partie" de ce recensement des besoins et des améliorations possibles (c'est aussi le cas pour le recueil d'informations visant à arbitrer les "différends" multiples et variés de la vie de tous les jours). Des "représentants professionnels" ajouteraient-ils de l'efficacité, de la confiance, parfois de l'apaisement ? ... Possible !

pt 5. Heureusement ! Il appartient au Chef, c'est vrai, de concilier l'exécution de la mission et les intérêts de ses subordonnés dans sa marge d'initiative (il peut aussi, si les circonstances le permettent, demander une modification de la mission). Mais je ne vois pas bien comment des "syndicats" pourraient se mêler des décisions du Chef dans les opérations. Ils seraient vraisemblablement contreproductifs et, de toutes façons, illégitimes (le Chef a été longuement formé, préparé à ses responsabilités opérationnelles; ses ordres importants sont écrits, personnels
et signés ).
Le risque est, en fait, dans des actions juridiques "de groupe" ( la société est portée vers cette forme d'action juridique - aux E.U depuis longtemps, en Europe maintenant - ) qui demandent une protection statutaire du Chef militaire.

- On pourrait enfin ajouter le risque d'une politisation du "syndicat", néfaste à un Corps détenteur des "armes de la France" et voué à la neutralité politique ( ... au minimum à une grande modération) du fait de l'organisation de son Commandement ( le Président, élu au suffrage universel, est le Chef des Armées). On ne pourra évidemment pas empêcher les partis politiques de soutenir, ou combattre, des déclarations de nos éventuelles "associations", mais il faudra proscrire celles-ci l'appropriation et la transmission de slogans, mots d'ordre,... , émanant de partis politiques ainsi que la participation à des débats ne concernant pas strictement les problèmes militaires (...pas facile !).

En bref.
Le "syndicat" terrifie les militaires pour des raisons (un peu "fantasmatiques", mais aussi justifiées par l'expérience du monde syndical habituel) exposées ci-dessus. C'est pourquoi il est judicieux de remplacer cette dénomination par "associations professionnelles" ou "représentations professionnelles" (ce qui suggère qu'elles seront spécifiques aux Armées), et de prévoir aussi les "garde-fous" indispensables.
Pour nous, militaires, il faut voir les "associations professionnelles" comme une adaptation à nos sociétés libérales modernes caractérisées par la fragmentation, où les "corps intermédiaires" jouent un rôle grandissant, se généraliseront, et deviendont une norme (... imposée?). Nos sociétés sont aussi marquées par l'individualisme, notamment dans le pouvoir de communication approprié très tôt par les hommes et les femmes que nous devons recruter et ressenti comme un besoin irrépressible. Il nous sera très difficile de nous opposer à cet "acquis" sociétal, de contrôler efficacement la communication "sauvage". Il est encore possible d'organiser une forme de communication collective régulée, puissante, capable de modérer celle-là.
Nous sommes aussi invités à rechercher un "ciment" réparateur de ces individualismes et de ces fragmentations, capable d'augmenter la confiance, la cohésion, bien plus nécessaires dans notre société militaire que dans d'autres secteurs professionnels.

EXTRAITS DE LA LETTRE ENCYCLIQUE LABOREM EXERCENS
DU SOUVERAIN PONTIFE JEAN-PAUL II.

L'appel à la solidarité et à l'action commune, lancé aux hommes du travail, avait sa valeur, une valeur importante, ... du point de vue de l'éthique... Des mouvements de solidarité dans le domaine du travail - d'une solidarité qui ne doit jamais être fermeture au dialogue et à la collaboration avec les autres - peuvent être nécessaires... L'Eglise est vivement engagée dans cette cause, car elle la considère comme sa mission, son service, ... La doctrine sociale catholique ne pense pas que les syndicats soient seulement le reflet d'une structure "de classe" de la société...
Commentaire: il est recommandé de lire la totalité du texte. Ces extraits sont cependant suffisamment clairs pour être peu sujets à contestation car privés de leur contexte... Il reste tout de même à se poser la question de savoir en quoi les militaires sont des " hommes du travail" !

De la Légion d'honneur et de l'affaire " Jean ZAY " par Michel DURAND

Michel DURAND met en lecture pour tous la lettre qu'il a adressée au président de son Comité de la Légion d'Honneur, à la suite de "L'affaire Jean ZAY". Depuis, notre petit co a, comme beaucoup d'autres, démissionné de la Société des Membres de la Légion d'Honneur…

" Monsieur le Président du Comité de la S.M.L.H. de Rambouillet Le Comité National d'Entente qui regroupe une quarantaine d'associations patriotiques vient d'adresser une lettre au Président de la République pour lui demander de ne pas donner suite au projet qu'il a conçu d'ordonner le transfert les cendres de Jean Zay au Panthéon. Je regrette très vivement que la SMLH ne figure pas dans la liste des signataires, notre association s'étant même, par la voix de son Président, désolidarisé de cette démarche. Je souhaite, sans esprit polémique et sans aucune acrimonie à l'encontre de notre Comité, vous faire connaître mes sentiments à ce propos. Ma démarche est purement personnelle mais je pense que mon point de vue est partagé par bon nombre de camarades. Lorsqu'on lit les propos orduriers que Jean Zay a tenus, il apparaît d'évidence que sa présence sous les voûtes du Panthéon de la Patrie serait une incongruité. Faut-il rappeler à Monsieur le Président de la République, Grand Maître des Ordres de La Légion d'Honneur et du Mérite National, que sur le revers des croix que nous portons figurent deux drapeaux tricolores entrecroisés ainsi que les mots Honneur et Patrie. Ce même mot de Patrie qu'on peut lire au frontispice du Panthéon. Si le Chef de l'Etat persévérait dans son intention, il s'agirait, en ces temps de commémoration, d'une grave offense à la mémoire des milliers de soldats morts sous les plis du Drapeau pendant la Grande Guerre. Offense aussi, faite au souvenir des combattants du second conflit mondial. Que l'on songe un instant à Philippe Leclerc de Hautecloque - aîné de Jean Zay de deux ans à peine - prêtant serment, à Koufra, pour que nos couleurs nationales flottent à nouveau sur la Cathédrale de Strasbourg. Offense encore à l'égard des combattants tombés au champ d'Honneur dans des conflits plus récents. Quel sens le Président de la République entend-il donner à son geste quand, dans la cour des Invalides, il décore des cercueils recouverts de notre drapeau ? A-t-il, dans ces instants douloureux le sentiment de se trouver en face d'une " saloperie…, une immonde petite guenille …, un vil torche-cul ", selon les mots même de Jean Zay" ? C'est la vision qu'en avait Jean Zay. " Péché de jeunesse " entend-on parfois. . En avoir fait le ministre en charge de l'Education de notre jeunesse n'est probablement pas la meilleure décision prise par le gouvernement de Front Populaire. Il est en effet difficilement imaginable, et il faudrait être bien naïf pour le penser, qu'entre 1924, date à laquelle sont publiées ses lignes infâmes et 1936 date à laquelle il est nommé ministre, Jean Zay ait radicalement changé ses convictions. Je suis davantage porté à croire que cette vision des choses et l'idéologie qui la sous-tend ne sont pas totalement étrangères au délitement de l'esprit de défense qui a conduit notre pays à la débâcle de 1940. L'abomination de son assassinat par la milice n'est pas, à mon sens, une raison suffisante pour considérer que Jean Zay a été un grand Résistant et que la Patrie toute entière lui doit reconnaissance. L'insistance avec laquelle on souhaite nous le faire croire laisse suspecter des intentions politiciennes, voire électoralistes, qui ne sont pas de mise en cette occurrence. S'agissant de mettre en lumière l'action de la Résistance dans les commémorations de l'année 2015 n'y a-t-il pas de meilleurs représentants que Jean Zay aux cotés de Jean Moulin? La question mérite d'être posée et le CNE y apporte me semble-t-il une réponse des plus pertinentes : il existe bel et bien des Résistants, hommes ou femmes, à la personnalité moins contestable plus dignes d'entrer au Panthéon. Alors paix à son âme et qu'il repose en paix. Que des établissements scolaires, des rues, des places publiques portent son nom me paraît un hommage amplement suffisant. A titre strictement personnel, en mémoire de mon aïeul blessé et décoré de la Légion d'honneur en Juin 1916 sur la Somme, en mémoire de mon père décoré de la LH pour sa conduite au feu en juin 1940 sur la Loire, je prendrai, vis à vis de la SMLH et du port de ma décoration, les dispositions qui m'apparaîtront les plus appropriées, en fonction des décisions qui seront prises. Je vous prie d'accepter, Monsieur le Président, l'expression de ma très respectueuse considération. "//

Revenons aux fondamentaux par Victor RAMAHATRA

En écho au propos de Durand, notre petit co malgache Victor RAMAHATRA apporte un point de vue plein de sens, au moment où il a été envisagé de décerner la croix des héros aux victimes parisiennes du djihadisme. A méditer….

// Il est sans doute osé d'intervenir dans sur ce chapitre qui concerne la France, mais voici quand même ce que l'on peut ressentir depuis l'île tropicale des lémures, sans regret et sans fioriture : Certains, de façon volontaire et avec le sens de la mission par choix de vie, créent le chemin de l'accomplissement du job, sans penser à une décoration quelconque. Quelles qu'en soient les conséquences. Il arrive que la vie, ce grand livre des opportunités, les fait rencontrer au bon moment et au bon endroit la " Légion d'honneur ", consécration de ce choix. D'autres rencontrent un évènement crucial pour lui et leurs proches, sans l'avoir voulu et parfois s'étant efforcé de le fuir pour des raisons personnelles. Dans ce cas, ce qu'ils méritent pour avoir été là, c'est la croix de l'ordre du mérite ! Pour avoir été, sans volonté de leur part, impliqué dans un évènement sociétal selon la perception de ce qui règle la vie de la société. Plus du domaine de l'appréciation politique des politiciens. Pour ma part, avec ma famille, je suis fier de porter la Légion d'Honneur (officier), comme l'a fait le Général Gallieni, Gouverneur Général de l'île à l'époque et mon arrière - grand oncle (Ministre de la Guerre, chef de l'armée, avant l'arrivée du Colonel Duschêne et grenadier voltigeur -à cheval- devant les troupes de la pacification française, qui, sur ordre de la Reine a donné sa reddition, afin de pacifier avec le minimum d'effusion de sang ). Quand le Président Chirac, en 2000, a fait demander ce que je désirais en récompense des services que j'ai rendus (à la France ? à Mada ? à l'Humanité ?), ma réponse fut simple : officier de la Légion d'Honneur ou rien, pour perpétuer les actions de ces deux grands hommes du devoir, chacun à sa manière . C'est peut - être ce qui m'a valu 4 mois de taule politique 2 ans après. Mais la LH , je la porte toujours , étant de la race de ceux qui disent : merci ! quand on les gratifie et merci ! quand on les oublie. Bien sûr, je ne vais pas à l'Ambassade de France à Mada, le 14 juillet . Alors devinez ce que l'on peut penser (avec certes une forte compassion chrétienne ) des victimes du Bataclan. L'ordre du Mérite leur va mieux, décoration dont j'ai été aussi bénéficiaire par décision du Président Mitterrand venu à Mada me la remettre. C'est plus pékin, plus politique et National. Décoration que je ne porte pas, sinon cela ferait lourd du placard . **En clair, revenons aux fondamentaux ! "*//*

Le chien qui lâche sa proie pour l'ombre par Dominique BAUDRY

**S'encorder avec l'éthique.** « Joseph Ravanat, dit le Rouge, grande gloire de la montagne française, celui qu'on avait surnommé « le guide des rois et le roi des guides », terminait sa dernière grande course. À soixante ans, la Compagnie des guides de Chamonix, observant le règlement, le mettait automatiquement à la retraite et lui supprimait le tour et l'engagement. » Au fil des années « il était devenu le chef, celui qui commande, qui combat, qui prend ses responsabilités et de qui dépendent les vies qui lui sont confiées. » Tout est dit dans cet extrait du livre, Premier de Cordée, de Roger Frison Roche qui date de 1941, car il permet, par analogie, de s'interroger sur ce qui fait dans nos armées la caractéristique d'un premier de cordée aujourd'hui. Commander, c'est à l'évidence organiser le groupe humain, gérer les efforts, la fatigue, ou le stress car sinon on atteint, dit-on aujourd'hui, le « burn-out » qui rend inapte à la prise de bonnes décisions. Le chef trouve l'équilibre entre l'acte de remplir la mission militaire et celui de maîtriser les risques. En ceci, il sait être intransigeant pour lui-même comme pour les autres. Le service de la France et des français est une exigence de tous les  instants, une sorte de sacerdoce. « Durant la dernière guerre il y avait ceux qui collaboraient avec l'ennemi. Aujourd'hui il y a un ennemi de l'intérieur c'est la médiocrité et avec celui-là tout le monde collabore ! » écrit, justement provocateur, Olivier de Kersauson dans « Le monde comme il me parle ». **« La France est en guerre, l'état d'urgence est décrété ».** Le pays est vulnérable, visé, saigné jusque dans ces lieux de vie sociale et de loisirs. Désormais l'action opérationnelle se déroule aussi au cœur du territoire national, mêlant défense et sécurité. Alors pour rester une société libre il faut certes une armée à l'éthique rigoureuse mais des responsables qui ne peuvent pas exiger moins d'eux-mêmes. L'éthique sert donc le bien commun et si nous voulons vivre dans une société libre et démocratique il faut, au-delà de lois, respecter la notion de bien et de mal. Sans porter de jugement hâtif et hasardeux sur la géopolitique française, l'histoire militaire contemporaine apporte l'évidence des conflits où le pouvoir politique a engagé les armées au nom des valeurs de la République, ou de l'idéal de maintien de la paix, qu'elles avaient pour mission de défendre. La sociologie enseigne que la notion de valeur désigne un principe permettant à un groupe de se mobiliser ou de justifier son action. La définition est donc éminemment politique, voire idéologique. En outre, il faut s'interroger sur la réalité de ces fameuses valeurs de la République, celles qui inspirent les conduites et les comportements. En effet, aucun texte ne vient préciser le contenu des valeurs qui ont pour origine la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, du 26 août 1789, et fonde notre actuelle Constitution. En ce sens, tout principe d'action partagé, toute référence commune mobilisatrice peut constituer une valeur. Aujourd'hui, il s'agit de « vivre ensemble », mais pour les membres des forces armées, que le pouvoir politique envoie prestement en opérations extérieures, et désormais en appui de la sécurité intérieure dans le cadre de la mission Sentinelle, l'approximation axiomatique n'est pas acceptable. « Il y a un bien et un mal qui ne sont pas définis par la volonté arbitraire des Etats. II faut sauvegarder des règles communes qui garantissent l'humanité de l'homme » avait déclaré Monseigneur Lustiger, ancien archevêque de Paris. Quant au chef d'état-major de l'Armée de Terre de l'époque, le général Thorette, il soulignait que « l'efficacité tactique ne doit jamais primer sur la morale ; l'éthique n'est pas une variable d'ajustement. ». Encore faut-il que les visées géopolitiques et stratégiques de la France et l'engagement des forces ne soient pas aléatoires, notamment lorsque l'on assiste, avec l'état d'urgence, à une dérive maligne de la notion de défense vers celle de sécurité. **Réflexion pour l'action future.** Dans un monde de divisions exacerbées, souvent conflictuelles, et de barbarie terroriste sans frontières, il faut souhaiter que les jeunes officiers lorsqu'ils seront devenus, vers 2045, (1) les grands chefs des armées, puissent s'appuyer sur des valeurs morales affirmées pour faire face aux exigences éthiques de leur métier hors du commun. C'est pourquoi il n'est pas inconvenant de s'approprier cet extrait du discours du Président Obama lors de la remise du prix Nobel de la paix, en 2008. «…oui, les outils de guerre ont un rôle à jouer pour préserver la paix. Et pourtant cette vérité doit coexister avec une autre : aussi justifiée soit-elle, la guerre promet une tragédie humaine. Par son courage et par son sacrifice, le soldat se couvre de gloire car il exprime son dévouement à sa patrie, à sa cause, à ses camarades de combat. Mais la guerre elle-même n'est jamais glorieuse et nous ne devons jamais la claironner comme telle. C'est ainsi que notre défi consiste en partie à concilier ces deux vérités apparemment inconciliables, à savoir que la guerre est parfois nécessaire et qu'elle est, à un certain niveau, une expression de la folie humaine.»

**Chacun se trompe ici-bas, On voit courir après l'ombre Tant de nos fous, qu'on n'en sait pas, La plupart du temps, le nombre.** (2)::



(1) Editorial du Général Delort, Président de la Saint-cyrienne : Avenir de l'Ecole spéciale militaire et chefs de caractère daté du 26 octobre 2015
(2) d'après Jean de La Fontaine

La création de syndicats dans les armées n'est pas la solution

Sur le site Le Monde.fr du 17.12.2014 (rubriques "Idées"), notre camarade Jacques MORIN a fait paraître un article dans lequel il exprime son point de vue sur la question des syndicats dans l'armée française.

L'arrêt de la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH) sur la création de syndicats dans les armées a soulevé beaucoup d'inquiétudes parmi les militaires et les anciens militaires.
Ainsi, devant la commission de la défense de l'Assemblée Nationale, le colonel Goya a cité deux exemples : " Un bataillon belge arrivant au sein de la FINUL (Force intérimaire des Nations-Unies au Liban) en 1978 avait arrêté d'un seul coup son installation, pourtant en zone dangereuse, parce qu'il ne fallait pas dépasser le nombre d'heures réglementaire de travail d'affilée. A un autre moment, le bataillon français avait dû même prendre en compte le secteur belge, le temps de la résolution de problèmes internes …
Des militaires néerlandais qui ont refusé de partir en mission dans la province afghane de l'Uruzgan prétextant que les matériels n'étaient pas adaptés et qui ont demandé à un syndicat de les appuyer dans leur refus d'exécuter un ordre ".
L'arrêt de la CEDH concerne directement la France, mais aussi indirectement la Grande Bretagne, l'Espagne, l'Italie dont la Cour constitutionnelle a affirmé que l'existence des syndicats militaires était incompatible avec la " cohésion interne et la neutralité " des armées.
Est-ce à dire que tous ces pays devront autoriser des syndicats dans leurs armées ? Certainement pas. En effet la CEDH n'a aucun pouvoir d'injonction, encore moins de coercition, à l'égard des Etats adhérents à la Convention. La CEDH peut seulement dire qu'il y a eu violation de la Convention et accorder à la partie lésée une satisfaction équitable (art 41 de la convention), ce qu'elle a fait en fixant à 5 000 euros la somme à verser par la France à l'association à l'origine de la requête.
La France peut donc parfaitement résister aux conclusions de cet arrêt et refuser la création de syndicats dans les armées, comme la Grande-Bretagne a su le faire pour refuser d'accorder le droit de vote aux détenus durant l'exécution de leur condamnation.
Cependant il serait vain de s'arcbouter sur le statu quo. La situation de droit actuelle peut être résumée par l'art L 4121-4 du code de la défense : " il appartient au chef, à tous les échelons, de veiller au respect des intérêts de ses subordonnés ".
Ainsi un chef d'état-major de la marine déclarait-il : " je suis le chef syndicaliste de la marine ". Mais il est difficile d'être à la fois le chef et le syndicaliste. Jean-Pierre Chevènement lorsqu'il était ministre de la défense, étant à la fois le décideur et le payeur, évoquait cette difficulté lorsqu'il déclarait être plus ou moins schizophrène, au sens étymologique et non pas médical du terme ( schizophrénie : qui fend l'âme ).
En 2001, des gendarmes ont manifesté dans la rue, en tenue, pour obtenir des compensations à leurs contraintes professionnelles ; on rapporte aussi le refus d'obéissance collectif d'une unité de la prestigieuse garde républicaine, dans la cour de l'Elysée, avant une cérémonie. Faut-il attendre que de tels événements se reproduisent, au risque de nuire à l'image et surtout à l'efficacité de nos armées ?
Certes a été créé en 2005 un haut comité d'évaluation de la condition militaire, mais il est exclusivement composé de hauts fonctionnaires, de responsables de grandes entreprises et d'officiers généraux. Il ne comprend pas un seul représentant des sous-officiers, alors qu'il serait pourtant possible d'y nommer le président d'une association de sous-officiers en retraite.
Le conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM) et les conseils de la fonction militaire (CFM) des armées et des services manquent de légitimité puisque leurs membres, loin d'être élus, sont tirés au sort. Leur rôle est uniquement consultatif, à condition qu'ils soient consultés, ce qui n'est pas toujours le cas !
Malgré le risque de faire alors émerger des " forts en gueule " ayant un compte personnel à régler, la moindre des réformes serait de faire élire les membres du CSFM et des CFM. Cela ne serait pas suffisant. Il faut donc imaginer un mécanisme permettant d'apporter des réponses concrètes aux difficultés rencontrées, tout en préservant la discipline inhérente aux armées qui, rappelons-le, détiennent les armes de la France
Plusieurs pistes sont envisageables, notamment la création de commissaires parlementaires aux armées ou l'institution d'un médiateur militaire. La première piste aurait pour avantage l'autorité attachée à la légitimité résultant de l'élection. En outre les deux parlementaires pourraient déposer des propositions de loi. Mais déjà surchargés par de multiples tâches auraient-ils le temps nécessaire pour accomplir cette nouvelle mission ?
Le médiateur civil, avec ses nombreux délégués, un par département, a fait la preuve de son efficacité. Dès lors pourquoi ne pas concilier ces deux solutions : deux députés, l'un de la majorité, l'autre de l'opposition, élus à la proportionnelle par l'Assemblée Nationale, disposant, comme le médiateur civil, d'une centaine de délégués ? Quelle que soit la solution adoptée, il est certain que la situation actuelle ne peut perdurer.
Jacques MORIN, lecteur

Vous avez dit : Syndicats ?

Un arrêt du 2 octobre 2014 de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a conclut que la France violait l'article 11 de la Convention européenne des droits de l'homme en interdisant les syndicats dans l'armée.
Sans se prononcer sur les aspects juridiques de cette question qui, s'agissant de son armée, relève avant tout de la souveraineté de l'Etat, HJ. FOURNIER appelle l'attention sur les conséquences de l'évolution récente de notre société et de la professionnalisation des armées.


Syndicat ! D'emblée, le mot hérisse tout militaire.
Car, en France, le terme est essentiellement synonyme de défense d'intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général, quand celui-ci est au coeur même de l'engagement du soldat, au prix de sa vie si nécessaire.
Parce qu'il se traduit aussi trop souvent par une capacité de paralysie d'un système, incompatible avec l'idée d'accomplissement de la mission, coûte que coûte.
Parce qu'il contient en germe la possibilité d'insubordination, violemment antinomique de l'exercice du métier militaire, fondée sur l'obéissance.
Parce que tout chef militaire digne de ce nom, soucieux d'exercer la plénitude de sa fonction, s'estime responsable des intérêts de ses subordonnés.

Mais le chef militaire en est alors aussi le seul juge et subordonne fréquemment ces intérêts à la réussite de la mission reçue. Comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement, dès lors que au paroxysme de celle-ci, il sera contraint de prendre le risque de faire tuer ces mêmes hommes pour obéir aux ordres reçus. Tout le talent du chef résidant d'ailleurs dans sa capacité de convaincre ses subordonnés de consentir ce sacrifice sans avoir à l'imposer par la force ou la discipline.
Le risque est cependant de généraliser cette attitude, normale et indispensable dans l'exécution du service, à toutes les situations de la vie courante.

Certes, dans la vie courante, les principes de participation et de concertation ont émergées dans les rangs des armées, depuis de nombreuses années, notamment en raison de la présence des appelés du contingent, dont le commandement exigeait de se mettre au diapason des règles existantes dans la société civile à laquelle ils appartenaient.
Cette évolution s'est traduite par la mise en place d'instances de concertation qui, d'une façon générale, remplissent leur rôle, mais d'une façon générale seulement.

Car les cas particuliers sont plus rarement pris en compte.
Au nom de la priorité donnée à l'action collective, les cas sortant de la " norme " sont soit ignorés, soit occultés par le système hiérarchique.
La hiérarchie maîtrise en effet la chaîne des recours, même s'il existe des circuits directs, mais qui n'aboutissent….qu'au sommet de la chaîne, lui-même conforté par l'ensemble des réglementations dont il n'est d'ailleurs pas toujours maître, notamment sur le plan financier. On vient de le vivre avec le dossier Louvois, qui concerne quand même beaucoup de monde et constitue une forme de paroxysme de cas particuliers, que l'on a d'ailleurs initialement cherché à nier.

Car il est assez fréquent que des situations particulières soient tout simplement volontairement ignorées. Notamment lorsque leur prise en compte risquerait d'entraîner des conséquences financières.
C'est particulièrement le cas de ceux qui, ayant quitté l'institution militaire, ne peuvent plus s'appuyer sur les structures de celle-ci pour faire valoir leurs éventuels droits. Surtout quand les conséquences n'apparaissent que longtemps après leur départ de l'armée. C'est par exemple le cas des " irradiés " des premiers essais nucléaires.
C'est parfois le cas, plus simplement, de séquelles d'accidents survenus en service, mais qui n'ont pas été identifiés sur le moment, parce que considérés comme négligeables au regard d'accidents plus sérieux.
Lorsqu'il s'agissait d'appelés du contingent, ces séquelles étaient rarement prises en compte car les intéressés, dont la présence était éphémère, étaient bien souvent dans l'incapacité ultérieure de prouver le lien au service.
C'est aussi le cas de la différence de traitement des pensions des sous-officiers d'active de l'armée de terre avec celles de leurs homologues de la marine nationale, plus élevées, situation que peu de chefs en fonction connaissent. 
Il ne faut donc pas s'étonner que certains se tournent alors vers des structures qui se sont données pour vocation la défense de leurs intérêts, souvent d'ailleurs à la suite de ressentiments personnels de leurs dirigeants.

Dans un autre domaine, celui des conditions de travail, la situation est de même nature.
Le chef est réputé défendre les intérêts de ses hommes.
Sauf lorsqu'il n'en a pas les moyens, cas qui devient quasiment la règle depuis la création des bases de défense, qui ont porté atteinte à l'unicité et à la plénitude du commandement.
Sauf lorsque le chef n'est pas écouté : la mauvaise qualité des chaussures de nos soldats engagés au Mali n'était pas une découverte pour les cadres de la troupe, qui portent les mêmes.
Sauf lorsque la priorité des crédits est orientée vers d'autres dépenses, jugées plus indispensables pour l'accomplissement de la mission et appréciées comme telles par les intéressés eux-mêmes. N'a-t-on pas convaincu les militaires qu'en se serrant la ceinture, ils pourraient être mieux équipés !
Dès lors, comment le chef peut-il faire comprendre à quel moment on franchit le seuil de l'acceptabilité ? Les pertes au combat ou à l'entraînement vont-elles devenir un indicateur de gestion ?
La tentation pourrait donc devenir grande, comme l'ont montré les femmes de gendarmes, il y a quelques années, de manifester les inquiétudes ressenties de manière plus spectaculaire. Arrivera-t-on un jour à la vision d'un régiment assis sur les Champs-Elysées, à l'heure d'y défiler, parce qu'il ne dispose pas des matériels nécessaires à sa mission ?
Tout y pousse, puisque notre société semble donner raison, le plus souvent, à ceux qui crient le plus fort ou manifestent concrètement leur mécontentement.

Dès lors, compte tenu de la récente injonction de la Cour européenne, ne faut-il pas craindre que les organisations syndicales historiques de notre pays ne s'emparent de la défense des droits des militaires ? Et diffusent dans les armées l'état d'esprit qu'elles font régner dans les institutions dont elles s'occupent.

Il semble donc indispensable et peut-être même urgent de réfléchir à la mise en place d'un dispositif qui permette de répondre à l'évolution des mœurs et aux besoins qui seront de  plus en plus importants dans une armée professionnelle. Les intérêts de ses membres comme les siens propres l'exigeront à terme.
Et puisque la plénitude du commandement fait de chaque chef le responsable de ses hommes, donnons aussi à chacun de ces chefs, par une formation adéquate, le souci de leurs intérêts matériels, au-delà de la seule exécution de la mission.
Henry-Jean FOURNIER

Audition d'Henri BENTEGEAT par la commission de la défense nationale (09 avril 2014)

Une brillante et claire analyse de notre camarade sur la dissuasion nucléaire française


Mme la présidente Patricia Adam. Je suis heureuse d'accueillir le général Henri Bentégeat, qui a été chef d'état-major particulier du Président de la République de 1999 à 2002 puis chef d'état-major des armées de 2002 à 2006, à une période cruciale pour l'évolution de notre outil de dissuasion nucléaire.

M. le général Henri Bentégeat. J'ai en effet été un des rares officiers de l'armée de terre à être directement impliqué dans la redéfinition de notre outil de dissuasion.
La première question qui se pose habituellement, s'agissant de cet outil, pourrait être formulée en les termes suivants : notre concept actuel de dissuasion date-il de la guerre froide ? A-t-il évolué en fonction du contexte stratégique ? Cette critique est fréquemment avancée, le plus souvent pour condamner notre concept de dissuasion, qui serait ainsi dépassé et n'aurait pas évolué depuis 1989. C'est tout à fait faux.
En effet, notre outil de dissuasion a connu deux évolutions majeures dans les années 1990. Première évolution : l'organisation et les moyens de cet outil ont été profondément réorganisés en 1996, avec d'une part le démantèlement du site du plateau d'Albion et, d'autre part, celui du système de missile sol-sol Hadès. Il faut par ailleurs observer que si l'attention s'est focalisée en 1995 sur la reprise des essais nucléaires, le fait marquant n'en est pas moins leur arrêt définitif et les deux décisions qui en ont découlé : d'une part, le démantèlement du site de Mururoa, et d'autre part, l'arrêt de la production de matières fissiles. Cette évolution place la France en tête des puissances nucléaires sur la voie du désarmement atomique. En parallèle a  été développé un ambitieux programme de simulation, qui vise à garantir l'efficacité des têtes nucléaires produites sans recourir à de nouveaux essais.
Mais cette réforme de l'organisation et des moyens de notre dissuasion ne s'accompagnait pas d'une évolution de notre concept même de dissuasion. Notre doctrine demeurait celle d'une menace de guerre " anti-cités " dans un concept d'apocalypse. La deuxième évolution a donc porté sur l'actualisation du concept.
La réflexion sur notre concept de dissuasion a été menée à partir de 1998. Deux événements nous y ont conduits. D'une part, la prolifération d'armes de destruction massive, notamment nucléaires, après les tirs d'essais réalisés par l'Inde et le Pakistan, et alors que des indices concordants montraient que l'Iran et la Corée du Nord avaient mis en oeuvre un programme d'acquisition de l'arme nucléaire. D'autre part, la décision américaine de développer un système de défense anti-missile balistique, présenté comme un substitut possible à la dissuasion - non contre des puissances disposant d'une technologie très avancée, comme la Russie, mais contre les armes dont pourraient se doter des puissances nucléaires régionales.

C'est ce contexte qui a conduit le Président de la République et le Premier ministre de l'époque à lancer des études visant à adapter notre outil de dissuasion à cette nouvelle configuration stratégique. L'objectif était de garantir la crédibilité de notre outil nucléaire non seulement dans notre schéma traditionnel de dissuasion " du faible au fort " - selon l'expression alors consacrée -, mais également " du fort au faible ", voire " du fort au fou ". En effet, notre système traditionnel de menace " anti-cités " ne fonctionnait pas vis-à-vis de puissances régionales dotées d'armes de destruction massive. Je me souviens d'en avoir discuté en 1999 avec Paul Wolfowitz, chercheur qui allait devenir secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis de 2001 à 2005. Celui-ci m'avait alors fait valoir qu'il était irréaliste de penser que notre outil de dissuasion constituait une menace crédible pour un pays comme l'Iran, et ce pour trois raisons : d'abord, parce que les opinions publiques occidentales ne lui paraissaient pas disposées à accepter la vitrification totale d'un pays, seul effet que pouvaient alors produire les armes développées pendant la guerre froide. Ensuite, parce que l'irradiation d'un pays comme l'Iran aurait inévitablement des retombées nucléaires importantes sur des États voisins qui n'étaient pas nos cibles - il suffit de se souvenir de Tchernobyl pour mesurer l'impact de telles retombées. Enfin, parce qu'un dictateur protégé dans son bunker serait vraisemblablement indifférent aux dégâts, même considérables, causés par nos frappes sur la population de son pays. Pour toutes ces raisons, M. Wolfowitz estimait qu'il valait mieux investir dans un système de défense anti-missile balistique que dans un outil de dissuasion traditionnel. Cela pour expliquer pourquoi, à la fin des années 1999, la France a décidé de faire évoluer son outil de dissuasion de telle sorte qu'il garantisse une menace effective contre une dictature sanguinaire. Nous en sommes venus à la conclusion qu'il fallait pour cela que notre outil de dissuasion nous mette en position non pas de menacer un pays de la destruction totale de ses villes, mais de priver un régime dictatorial de tous ses centres de pouvoir - qu'ils soient politiques, militaires ou économiques. Cela supposait de disposer d'armes de grande précision, avec des effets collatéraux réduits.
Pour autant, le président de la République n'a pas voulu faire de notre armement nucléaire une " arme d'emploi ", à la différence de ce qui pouvait sembler être l'orientation prise par certains de nos alliés, qui développaient des armes de moins d'une kilotonne les mettant en mesure d'opérer des frappes chirurgicales. Au contraire, nous avons voulu nous garder de la tentation de l'emploi de l'arme, en restant dans un schéma de riposte à une attaque directe de nos intérêts vitaux. Ce choix commandait un certain calibrage de la puissance de nos armes. Il supposait également de cibler les centres de pouvoir des puissances concernées par notre outil de dissuasion.
Ainsi révisé, notre concept de dissuasion a désormais deux volets : d'une part, vis-à-vis des grandes puissances, on en reste largement à la menace " anti-cités " dans un contexte d'apocalypse ; d'autre part, vis-à-vis des puissances régionales, notre concept de dissuasion repose sur la menace de destructions ciblées. Dans le même temps, le concept d'" ultime

avertissement " a été réhabilité, et ce pour deux raisons. D'une part, pour éviter de s'enfermer dans un système de choix binaire du type : " tout ou rien ", d'autre part, pour nous préserver d'éventuels chantages de puissances détentrices d'armes de destruction massive.
Ces travaux sur l'adaptation de notre concept de dissuasion ont abouti à sa reformulation à l'occasion du discours prononcé en juin 2001 par le président de la République et à sa réaffirmation en 2006 lors de son discours de l'Île-longue.
Cette redéfinition de notre concept de dissuasion impliquait alors des changements dans nos capacités : d'une part, nous devions disposer d'armes et de vecteurs puissants, de longue portée, capables d'assurer la pénétration de nos têtes même en présence de systèmes de défense anti-missile balistique sophistiqués ; d'autre part, nous devions développer des armes de puissance plus limitée mais d'une plus grande précision.
Cela nous a aussi conduits à multiplier les plans nucléaires. Pendant une longue période, ils avaient été concentrés sur certains États du Pacte de Varsovie. Il a donc fallu les diversifier considérablement, sur la base d'un important effort de renseignement visant à cibler les centres de pouvoirs de diverses puissances potentiellement menaçantes, et s'assurer que l'on puisse les transmettre rapidement, ce qui supposait de développer des systèmes de " reciblage à la mer " et des outils de communication hautement sécurisés avec nos sous-marins et nos avions.
Une des questions qui revient régulièrement dans le débat public porte sur le fait de savoir si ce concept et cet outil de dissuasion restent adaptés au contexte géostratégique. Pour y répondre, on doit faire observer, d'une part, que toutes les grandes puissances continuent à faire évoluer leur arsenal nucléaire et, d'autre part, que si la prolifération d'armes de destruction massive peut paraître marquer le pas avec le désarmement chimique entamé en Syrie et les négociations ouvertes sur ce point avec l'Iran. L'issue de ces processus reste incertaine. Par ailleurs, d'autres États, comme le Pakistan, restent engagés potentiellement dans la voie de la prolifération, alors même que leur situation politique intérieure demeure instable. Dès lors, on peut se demander si, compte tenu de ces menaces, il existe des alternatives crédibles à la dissuasion nucléaire.
La défense anti-missile balistique en est-elle une ? Elle ne coûte pas moins cher que la dissuasion nucléaire, et l'étanchéité du système en cours de développement sous l'égide de l'OTAN n'est pas garantie, d'une part parce qu'elle ne prend pas en compte les missiles de croisière - pour lesquels il existe de nombreux programmes de développement en cours -, et d'autre part parce qu'il reste un certain nombre de problèmes techniques à régler. Aussi, la défense anti-missile balistique peut être vue à mon sens comme un complément de la dissuasion nucléaire, mais pas comme un substitut crédible.
La dissuasion conventionnelle en est-elle un ? Je ne le crois pas, et ce pour deux raisons. En effet, si les États-Unis sont capables de développer des armes conventionnelles de très grande puissance, ce n'est pas notre cas, du fait des contraintes pesant sur nos budgets d'équipement militaire. Surtout, quelle que soit leur puissance, les armes conventionnelles n'ont pas le caractère mythique, apocalyptique, en quelque sorte " sacré ", de l'arme nucléaire.
En somme, ce serait à mon avis une folie que d'abandonner notre dissuasion nucléaire tant que le désarmement atomique n'est pas complet, simultané et vérifié. Or il n'y a aujourd'hui aucun indice qui laisse penser que les grandes puissances soient prêtes à s'engager dans la voie d'un tel désarmement.
Reste bien entendu la question financière : compte tenu du coût de la dissuasion, sommes-nous encore en mesure de disposer d'un outil militaire complet ? Le risque n'est certes pas nul qu'il y ait un effet d'éviction, dans la répartition des budgets d'investissement militaires, au profit de la dissuasion et au détriment de la modernisation des armements conventionnels. Aujourd'hui, la dissuasion représente 21 à 22 % de ces budgets d'investissement ; à l'issue de la période de programmation militaire qui commence, cette part devrait atteindre 27 à 28 %. Et encore, cela suppose que les hypothèses budgétaires de la loi de programmation militaire 9 soient respectées : si les crédits devaient baisser, la part relative de la dissuasion en leur sein augmenterait mécaniquement. Un effet d'éviction trop marqué nuirait à la cohérence de notre outil de défense, tant il est vrai que l'arsenal conventionnel constitue le premier échelon de la dissuasion : tout est affaire de gradation dans la réponse que la France peut apporter aux menaces éventuelles. La défense anti-missile balistique peut être vue comme le deuxième échelon de l'architecture de notre dissuasion, et les forces nucléaires comme le troisième et dernier. La question se pose donc de savoir si l'on peut réduire les crédits consacrés à la modernisation des équipements conventionnels sans remettre en cause la portée dissuasive de l'ensemble de notre outil de défense.
Plusieurs options sont envisageables pour contenir le coût de la dissuasion.

La première consisterait à abandonner l'une des deux composantes de notre outil de dissuasion actuel ; on propose le plus souvent que ce soit sa composante aérienne qui soit ainsi supprimée, car sa composante océanique est la seule qui soit quasiment invulnérable - nos sous-marins sont pratiquement indétectables, et ils nous garantissent la capacité d'exercer des frappes en second même en cas de destruction de nos bases aériennes sur le territoire national. Cette idée soulève toutefois plusieurs problèmes. D'abord, les gains financiers seraient faibles, et ce pour deux raisons : d'une part, les deux escadrons qui constituent la composante aérienne ayant une fonction multirôles, supprimer cette composante ne permet pas nécessairement de réduire le nombre de nos avions, et d'autre part, le programme de missiles ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) étant presque arrivé à maturité, il y a peu d'économies à faire en l'abandonnant. Par ailleurs, la composante aérienne est la seule qui puisse opérer des frappes ciblées sur les centres de pouvoir de puissances régionales menaçantes, conformément à notre nouveau concept de dissuasion : remettre en cause cette composante, c'est donc remettre en cause ce concept même. Enfin, lors de tensions internationales profondes, la gesticulation a un rôle important : en mettant en alerte les forces aériennes stratégiques, en armant nos avions, on peut envoyer à l'adversaire des signes visibles, ce que l'on ne peut pas faire avec les sous-marins lanceurs d'engins. L'idée de supprimer la composante aérienne me paraît donc devoir être écartée.

Une deuxième idée souvent avancée consiste à renoncer à la permanence à la mer des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE). C'est en effet l'impératif de la permanence à la mer qui nous contraint à disposer de quatre SNLE au moins. L'idée d'y renoncer n'est pas nouvelle, et les Britanniques y réfléchissent eux aussi pour ce qui les concerne. Il est vrai, d'ailleurs, que le risque de surprise stratégique serait faible, et qu'il est possible d'y parer en réactivant rapidement un sous-marin en cas de tensions. On pourrait cependant craindre qu'une telle décision soit irréversible, mais l'expérience russe nous montre l'inverse : pendant vingt ans, les Russes ont dû renoncer à la permanence à la mer de leur force océanique stratégique, mais ils ont réussi à y revenir récemment - avec, il est vrai, une volonté politique particulièrement forte. Il reste que renoncer à la permanence à la mer a un coût symbolique fort et affecterait certainement la motivation et l'entraînement des équipages. Une troisième option consisterait à réviser le niveau de suffisance de notre dissuasion. Le nombre d'armes nécessaires pour dissuader l'adversaire a été divisé par deux depuis vingt ans, et si la France considère que la " stricte suffisance " en la matière suppose de détenir 300 têtes nucléaires environ, le Royaume-Uni évalue ce niveau à 140 têtes seulement - la comparaison trouvant une limite, il est vrai, dans la mesure où l'outil de dissuasion britannique est lié aux États-Unis et aux plans de l'OTAN.
Il existe une dernière option envisageable que personne n'ose avancer mais qu'il convient tout de même d'évoquer, à savoir le ralentissement du programme de simulation. Une telle mesure affecterait le CEA et sa direction des applications militaires, la DAM, qui sont des joyaux enviés avec des ingénieurs d'une qualité exceptionnelle dont nous savons bien qu'ils sont certainement plus attirés par la possibilité de travailler sur la simulation et les lasers que par le développement d'armes nucléaires robustes. Or le poste budgétaire de la simulation est un des plus lourds et les résultats atteints sont déjà très probants. Ainsi le Laser Mégajoule (LMJ) sera achevé en 2014. Cette option doit être discutée à condition bien sûr qu'elle n'affecte pas notre coopération avec le Royaume-Uni.

Je ne suis pas en charge, je le répète, aussi me garderai-je de faire des propositions mais il me semble qu'il convient d'explorer l'ensemble de ces pistes sans tabou afin d'éviter qu'advienne à terme une rupture capacitaire dans nos forces conventionnelles. Très concrètement, je pense en la matière aux programmes lourds et sensibles que sont le transport aérien et le ravitaillement en vol. L'accroissement de la contrainte budgétaire augmente encore ce risque de rupture capacitaire d'autant qu'il semble impossible d'aller au-delà des 34 000 suppressions de postes prévues car l'on voit bien à quel point nos effectifs sont tendus au Mali et en République centrafricaine.

En conclusion, Madame la présidente, il me paraît impératif de préserver la crédibilité de notre dissuasion qui est une garantie pour la sécurité des Français ainsi que pour le maintien de notre influence sur la scène internationale et représente le principal support de notre autonomie stratégique. Le contexte budgétaire impose néanmoins d'en contenir le coût et la crise ukrainienne nous rappelle que la force armée peut jouer un rôle, notamment sur le sol européen, ce que beaucoup ne pensaient plus possible. Un équilibre est à trouver entre nos capacités de dissuasion et nos capacités d'action.

M. Alain Rousset. Merci pour la clarté de votre exposé. J'observe toutefois, car j'ai une certaine familiarité avec le sujet en tant que président de la région Aquitaine, que les premiers tirs du programme de simulation sont en voie de réalisation, comme j'ai pu le constater au cours d'une visite du programme de simulation que je viens d'effectuer avec le ministre de la Défense. Cela ne permet guère d'envisager un décalage, si ce n'est, peut-être, celui les tirs déjà programmés. Je souligne également l'importance de la coopération avec le Royaume-Uni dont la participation au programme de simulation représente un détachement stratégique des États-Unis et pourrait conduire un jour à une mutualisation d'une part des dépenses, apportant ainsi une réponse aux problèmes budgétaires que vous évoquez à juste titre. Par ailleurs, des programmes civils ont été intégrés à l'intérieur même du Laser Mégajoule avec la participation financière de la région Aquitaine. Le Laser Mégajoule sera ainsi ouvert à la communauté scientifique dans un premier temps puis, peut-être, aux industriels, dans le cadre du passage de la fission à la fusion et de la production de l'énergie du futur, bien plus importante que les énergies renouvelables exploitées aujourd'hui. C'est en effet en raison de la mutualisation militaire et civile de ce dispositif que la région a soutenu un équipement militaire qui n'existe qu'en France et aux États-Unis, avec le National Ignition Facility (NIF). Cette avance de la France en matière de simulation pourrait attirer, outre le Royaume-Uni, de grands projets scientifiques européens, comme le projet européen doté d'un milliard d'euros portant sur le laser, l'optique et l'énergie.
Dans un registre différent, je suis préoccupé par l'assurance absolue que nous donneraient les SNLE au regard de l'importance de la sécurisation des transmissions et de la progression de toutes les techniques intrusives de décryptage. L'excellence de notre technologie et de nos industries en ce domaine est reconnue mais pouvons-nous avoir une totale assurance ?

Général Henri Bentégeat. Votre témoignage sur la simulation montre bien que toutes les économies en matière de dissuasion sont extrêmement difficiles. Les états-majors de la marine et de l'armée de l'air vous expliqueront également qu'aucune économie n'est possible sans dommage dans leur domaine respectif. Personne n'ose aujourd'hui ne serait-ce que parler d'économies en matière de simulation, que j'évoque devant vous avec la sensation de profaner un sol sacré, parce que l'on touche, d'une part, à l'institution reconnue qu'est le CEA et, d'autre part, à l'avenir avec des programmes civils très prometteurs. Il faudrait de fait pouvoir évaluer de façon prosaïque quel serait l'impact sur la crédibilité de notre dissuasion du report d'un an ou de plusieurs années des tirs envisagés. Si, par ailleurs, les retombées civiles sont supérieures aux retombées militaires se pose alors la question d'un financement autre que strictement militaire. Comme vous le disiez fort justement, seuls les États-Unis mènent un programme comparable, il est donc légitime de s'interroger sur la crédibilité de la dissuasion de tous les pays qui ne le font pas : la Russie, la Chine, l'Inde, le Pakistan, Israël. Leur dissuasion est-elle moins valide pour autant ? C'est une question qu'il faut se poser. Je pense personnellement que la simulation est nécessaire et qu'elle est une plus-value importante, mais beaucoup sont d'un autre avis.
Pour ce qui est d'une assurance absolue en matière de SNLE, je ne peux m'exprimer à la place du chef d'état-major des armées, mais la sécurisation des transmissions est sans cesse mise à niveau et un programme de modernisation est inscrit dans chaque LPM.

M. Serge Grouard. Vous avez remarquablement exposé les enjeux et tenté d'évoquer des pistes d'économies qui, je le crains, sont assez marginales et ne peuvent permettre de compenser l'effet d'éviction. Ces différentes pistes ont-elles été chiffrées dans le passé et est-il possible de donner des ordres de grandeur qui, je le pense, montreront que ces économies ne sont pas à la hauteur des contraintes budgétaires et du déclassement capacitaire de nos forces conventionnelles ?

Général Henri Bentégeat. Ces options n'ont pas été chiffrées de manière précise hormis celle du renoncement de la permanence à la mer, puisqu'il s'agit de la suppression d'un sous-marin dont le prix est connu. Le problème est que ces options peuvent engendrer des économies importantes seulement à moyen ou long terme alors que la simulation pourrait constituer une soupape pour le court terme. En effet, les économies à attendre de la suppression de la composante aérienne sont faibles et lointaines puisqu'avions et missiles existent, et qu'elles se borneraient à l'abandon de la rénovation prévue des missiles ASMPA. Il en va de même pour la suppression d'un SNLE, qui existe lui aussi, l'économie ne se faisant qu'au moment du renouvellement avec l'arrivée des sous-marins de troisième génération. En matière de diminution du nombre de têtes et de missiles, les économies ne se feraient également qu'en queue des programmes déjà lancés. Les économies substantielles ne se produiraient qu'à moyen terme et au-delà de la programmation militaire. Seule la simulation permettrait des économies immédiates avec toutefois le risque de fragiliser la coopération franco-britannique et de mettre en péril les programmes civils liés à la simulation. Selon moi aucune option n'est satisfaisante et je ne connais pas suffisamment le détail des programmes actuels pour identifier des économies rapides.

Mme la présidente Patricia Adam. La question sera posée aux chefs d'état-major que nous auditionnerons prochainement.

M. Daniel Boisserie. Vous avez démontré qu'il fallait maintenir la dissuasion compte tenu du contexte géo-politique actuel. Ni la composante aérienne, ni la composante maritime ne peuvent être supprimées, le nombre de vecteurs pourrait être à terme légèrement réduit et on ne peut pas se passer du programme de simulation. Il faut pourtant impérativement faire des économies immédiates, où les trouvez-vous ?

Général Henri Bentégeat. En vous répondant, j'empiète sur le terrain de ceux qui sont en charge et qui seuls peuvent vous dire concrètement où trouver des économies. Ce serait trop facile pour moi de parler à leur place et je ne peux que vous faire part de mon expérience et de la méthode terrible qui consiste à dire à ceux que vous égorgez que vous ne les égorgez qu'un peu. On constate que jusqu'ici la machine a résisté et tenu, mais cette méthode n'est possible que seulement jusqu'à un certain point. En tant que chef d'état-major des armées, j'ai passé mon temps à " taper sur l'édredon " pour le faire rentrer dans la valise, à couper de tous les côtés alors qu'on me disait que tout allait s'effondrer. Il est important d'avoir des idées directrices pour savoir où porter l'effort mais je crains, comme cela sera peut-être le cas à l'échelon national, qu'une réduction de l'ensemble des dépenses militaires de 2 % soit imposée, dont 1 % serait, par exemple, imputé sur le nucléaire, ces chiffres étant de pures hypothèses ; et je suis certain que cela marchera. Si l'on veut des économies immédiates, il faut les imposer brutalement en sachant bien ce à quoi l'on touche.

M. Joaquim Pueyo. La modernisation de l'arme nucléaire coûte de plus en plus cher. Nous allons dépenser en dix ans plus qu'en vingt-cinq ans de guerre froide. Vous avez parlé du Royaume-Uni dont le niveau de démocratie est identique à celui de la France. Ne pourrait-on pas, en dehors de l'Europe de la défense qui ne traite d'ailleurs pas de dissuasion, réfléchir, par exemple, à un partage des mers puisque nos deux nations disposent de sous-marins et sont soumises à des restrictions budgétaires ? Cette option, déjà évoquée par le passé, me semble à considérer.
Qu'en est-il par ailleurs du Traité de non-prolifération, qui semble en panne aujourd'hui ?

Général Henri Bentégeat. En réalité, la question des économies pouvant être recherchées au travers d'une plus grande coopération entre nos deux pays ne laisse personne indifférent en France ni au Royaume-Uni. Il y a cependant plusieurs niveaux de coopération. Il en existe tout d'abord d'ordre pratique, comme dans le domaine de la simulation ; mais il ne faut pas se leurrer sur le volume des économies potentielles, marginales, tout en ayant à l'esprit le fait que nous sommes techniquement en avance dans ce domaine et donc que ce sont les Britanniques qui sont les plus intéressés. L'aide que nous leur fournissons est au demeurant parfaitement justifiée, car par ce biais d'une certaine manière nous protégeons aussi notre force de dissuasion. Imaginons un instant quelle serait l'intensité des pressions qui s'exerceraient sur la France si les Britanniques étaient amenés à abandonner leur dissuasion !
Peut-on coopérer davantage, en allant par exemple jusqu'à cette dissuasion concertée évoquée un temps par Alain Juppé ? On se heurte en fait très rapidement au principe de la souveraineté nationale et de la nécessaire décision d'engagement de l'arme nucléaire par une seule personne. Dans notre système, seul le président de la République dispose des codes nucléaires et il serait quasiment impossible d'organiser une codécision de tir avec le Premier ministre britannique en situation de crise. En revanche, une concertation politique entre les deux responsables dans un tel contexte reste possible et nécessaire. Nous avons beaucoup d'échanges avec le Royaume-Uni sur le concept d'emploi ou lors d'exercices, mais cela n'entraîne aucune économie. De même que l'affectation de zones de patrouilles maritimes différentes, qui sert surtout éviter les accidents et à aider à nos sous-marins à se dissimuler au fond des océans de la manière la plus sûre, en choisissant les eaux favorables à la discrétion. La véritable dissuasion partagée impliquerait de partager la permanence à la mer, mais il s'agit d'un pas que nos dirigeants ne sont pas prêts à franchir, car supposant un degré d'accord sur la politique étrangère auquel nous ne sommes pas parvenus. Il s'agirait également d'un abandon partiel de souveraineté qui n'a pas été envisagé avec autant d'audace depuis l'appel de Winston Churchill à une union franco-britannique en 1940.
S'agissant du TNP, les négociations continuent mais se heurtent aux différences d'approches entre puissances reconnues et non reconnues, ainsi qu'à la montée d'une hostilité au nucléaire militaire dans des pays comme l'Allemagne ou la Suède par exemple, de sorte que les discussions restent totalement stériles.

M. Nicolas Dhuicq. Mon général vous avez bien montré que le système actuel obéit à une cohérence interne qui serait détruite par une remise en question de tel ou tel élément. Quand j'entends parler d'économies, j'entends aussi perte des dépôts de brevets, disparitions des 800 PME qui travaillent pour la dissuasion et d'emplois très qualifiés.
Ma première question porte sur les munitions, leur entretien et leur taux de disponibilité. Nous souffrons actuellement d'un niveau très insuffisant de reconfiguration des munitions conventionnelles lors des retours d'opérations en raison d'économies absurdes. Si certains recherchent des économies, il existe d'autres possibilités dans le domaine civil. Je rappelle que l'aide médicale d'État coûte un milliard d'euros. Doit-on entretenir la jeunesse de France en esclavage dans des emplois dits d'avenir, qui sont des emplois aidés n'ayant jamais fonctionné, et maintenir les dépenses sociales à leur niveau, ou bien voulons nous demeurer un peuple libre et souverain, restant dans l'Histoire, en dépensant pour cela 3 % de notre PIB au titre de la défense ?
La deuxième question porte sur la crédibilité du chef de l'État. Nous avons plusieurs joueurs, dont certains ont une vision géostratégique et agissent pour augmenter leur territoire, ou souhaitent s'affranchir de la domination du dollar au travers de nouveaux moyens de paiement. Je pense en particulier au président russe qui, lui, est un chef d'État, alors que le président de la République, souverain républicain, n'a toujours pas prononcé de discours sur la dissuasion, ce qui risque d'en affecter la crédibilité.
Enfin, vous avez évoqué en quelque sorte l'évolution du centre de gravité de l'adversaire. Au vu de la faillite de certains États, qu'en est-il du cas d'un adversaire qui, démultiplié, non centralisé et non étatique, mettrait en cause les intérêts fondamentaux de la Nation ?

Général Henri Bentégeat. En ce qui concerne les munitions, je ne connais pas l'état actuel de nos stocks, mais il est certain qu'il s'agit toujours d'un poste faisant l'objet d'économies budgétaires d'autant plus faciles qu'elles ne se voient pas. Du moins jusqu'au moment où, en opération, les insuffisances se manifestent, ce qui conduit alors à des acquisitions en urgence très coûteuses.
La question générale de la crédibilité du chef de l'État, en tant que responsable de la dissuasion nucléaire, est intéressante. Sans polémiquer, je rappelle les inquiétudes exprimées lorsque François Mitterrand est devenu président de la République. Or, il est devenu par la suite le chantre de la dissuasion. Je me souviens à cet égard d'un discours extraordinaire qu'il avait tenu devant les responsables chargés de la dissuasion, alors que je servais à son état-major particulier, au cours duquel il avait rappelé que sous ses deux mandats il avait doublé les capacités de nos forces nucléaires. Le deuxième exemple est celui de Valéry Giscard d'Estaing, qui avait écrit dans un livre une phrase malheureuse pouvant laisser entendre qu'il n'aurait jamais recouru à l'arme nucléaire. La crédibilité du chef de l'État est donc extrêmement sensible.
C'est la raison pour laquelle, lorsque j'étais chef d'état-major particulier du président Jacques Chirac, à ce titre détenteur de la deuxième moitié du code nucléaire et appelé à travailler sur ces questions nucléaires, j'ai énormément insisté sur la réintroduction de la notion d'ultime avertissement. Le chef de l'État ne peut pas se trouver confronté à un choix unique de menace d'emploi de l'arme impliquant nécessairement des dizaines de millions de morts. Il n'est certes pas prévu d'employer l'arme, mais de dissuader ; cela étant le choix ne pouvait plus être entre le tout ou rien. Il fallait autre chose, et c'était l'ultime avertissement. Ce dernier peut être pratiquement indolore, avec par exemple une frappe de faible puissance dans une zone désertique ou bien une impulsion électromagnétique, affectant les appareils électroniques et paralysant un pays sans avoir un caractère dévastateur, tout en montrant à l'adversaire que l'on est disposé à passer à un autre stade.
Dans ce domaine, nous pouvons avoir aujourd'hui confiance, car la fonction habite toujours l'homme.
La dissuasion nucléaire n'a indiscutablement pas pour fonction de dissuader des adversaires non étatiques. On peut imaginer l'emploi à usage terroriste de bombes radiologiques " sales ", mais si les coupables ne sont pas directement liés à un État commanditaire, ils ne relèvent pas de la dissuasion nucléaire mais bien d'opérations de police ou conventionnelles.

Mme Geneviève Gosselin-Fleury. Estimez-vous que les moyens actuels sont adaptés aux ambitions d'indépendance de notre dissuasion ? Peuvent-ils garantir la crédibilité réelle de celle-ci face aux autres puissances nucléaires, et tout particulièrement celles qui disposeraient de défenses antimissiles ?

Général Henri Bentégeat. La crédibilité politique d'ensemble de la dissuasion repose sur la cohérence de notre système, qui est très grande et associe étroitement les deux composantes ainsi que le programme de simulation. Il existe aussi une crédibilité concrète des armes, point redoutable à l'origine des surcoûts du nucléaire, car il faut garantir que nos vecteurs et nos têtes seront capables de pénétrer les défenses adverses. C'est un problème considérable, qui nous conduit, en liaison avec les industriels, à travailler en permanence à la modernisation de nos forces pour mettre en oeuvre des moyens de plus en plus sophistiqués. C'est la raison pour laquelle nous sommes conduits à passer du M 51.2 au M 51.3, car il améliorera certes la portée mais surtout garantira la pénétration de défenses adverses de plus en plus perfectionnées. Ce phénomène explique pourquoi le poids budgétaire du nucléaire tend à nouveau à s'accroître.

M. François de Rugy. Je salue votre intervention claire et précise. Vous avez utilisé un argument qui personnellement me gêne, en appelant au caractère mythique ou sacré de la dissuasion, ce qui me paraît être un critère inadapté pour la décision politique. En revanche, j'ai cru comprendre qu'au travers de la liste des pistes d'économies vous essayiez de résoudre la contradiction dans laquelle la France se trouve entre sa contrainte budgétaire inéluctable et l'évolution des dépenses militaires. De ce point de vue, on peut relever objectivement qu'un même choix de réduction de ces dernières a été réalisé par l'ancienne et l'actuelle majorité, sous deux présidences de la République différentes. La sanctuarisation de la dissuasion nucléaire amènerait à sacrifier très lourdement les crédits affectés aux équipements conventionnels. L'alternative est-elle vraiment entre des économies structurelles à moyen terme ou des " coups de rabots " généralisés ? Ces économies ne mettraient pas finalement en cause la dissuasion, quoiqu'on puisse en penser par ailleurs.

Général Henri Bentégeat. J'ai conscience d'avoir abusé d'un vocabulaire que je n'emploie pas d'habitude. Il n'y a aucune raison de s'agenouiller devant le " dieu nucléaire ", pas plus d'ailleurs qu'il n'y en a de le répudier définitivement pour des raisons tenant à la foi. Mon propos était avant tout ironique et visait le lobby nucléaire au sein des armées, auquel j'ai appartenu et appartient indiscutablement encore, qui défend avec constance la dissuasion face à ceux qui, au sein des armées ou de l'opinion publique, seraient prêts à la sacrifier. Je considère toujours que notre dissuasion apporte beaucoup à la France et aux Français.
Il faut cependant relever qu'en raison de son emploi à Hiroshima et Nagasaki, l'arme nucléaire occupe une place à part, d'ordre mythique, dans l'imaginaire populaire. Et il est très heureux qu'il en soit ainsi, car c'est la seule arme capable de faire instantanément des millions de morts.
S'agissant de l'alternative entre les économies forfaitaires ou structurelles, comme pour l'ensemble des dépenses publiques, je pense que l'on sera conduit à utiliser un panachage des deux méthodes, qui ne sont pas incompatibles.

M. Yves Fromion. Pour revenir sur la question de la crédibilité du chef de l'État, j'estime que lorsque l'on fait le choix d'une démonstration publique de tir du M 51, dont le résultat se révèle calamiteux, on ne rend pas service à la crédibilité d'ensemble de notre force de dissuasion. Sur le fond de notre débat, nous savons qu'il n'y a aucune perspective d'économie à court terme sur la dissuasion, mais nous devons nous poser la question pour le moyen terme de manière sérieuse si nous ne voulons pas seulement subir. En effet, c'est aujourd'hui que sont posés les premiers jalons des systèmes futurs, ce qui implique de faire dès à présent les choix adaptés en matière d'affectation des crédits de recherche, en s'interrogeant sur le dimensionnement et les caractéristiques dont nous aurons besoin. Par exemple, faudra-t-il maintenir deux composantes ? Pouvons-nous imaginer une composante mixte, avec des sous-marins capables de tirer aussi des missiles de croisière à longue portée ? En bref, vers quoi devons-nous nous diriger ? Sur l'ultime avertissement, je vous rejoins entièrement sur son utilité. Nul ne pouvait croire que les responsables politiques pouvaient rester enfermés dans le dilemme du tout ou rien.

Général Henri Bentégeat. Je dois avouer qu'il m'est extrêmement difficile de vous répondre. La réflexion sur l'avenir de l'outil de dissuasion commence à peine à émerger, notamment dans le cadre de l'exercice nouveau et original des auditions sur la dissuasion menées par votre commission, dont j'espère qu'il aura un écho dans l'opinion. Penser une évolution sensible de notre système de dissuasion implique un débat collectif très approfondi, en tenant notamment compte de nos compétences techniques, dont on sait combien il est difficile de les maintenir. L'exemple britannique en matière de sous-marins lanceurs d'engins nous instruit d'ailleurs sur les risques importants qu'il y a à interrompre les activités des bureaux d'études et de nos ingénieurs, que ce soit au CEA ou chez les industriels. Par-delà les choix immédiats sur les moyens de desserrer un peu la contrainte budgétaire en matière nucléaire, il y a donc un débat de fond à mener sur ce sujet, en le construisant sur une base politique. 15

Mme la présidente Patricia Adam. Je vous remercie d'avoir bien voulu nous faire partager vos analyses. J'espère également que la société civile se saisira de nos travaux.
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Membres présents ou excusés
Présents. - Mme Patricia Adam, M. François André, M. Nicolas Bays, M. Sylvain Berrios, M. Daniel Boisserie, M. Gilles Bourdouleix, M. Jean-Jacques Bridey, Mme Isabelle Bruneau, M. Guy Chambefort, M. Alain Chrétien, Mme Catherine Coutelle, M. Bernard Deflesselles, M. Guy Delcourt, M. Nicolas Dhuicq, Mme Marianne Dubois, M. Yves Foulon, M. Yves Fromion, M. Sauveur Gandolfi-Scheit, Mme Geneviève Gosselin-Fleury, M. Serge Grouard, M. Laurent Kalinowski, M. Patrick Labaune, M. Marc Laffineur, M. Charles de La Verpillière, M. Gilbert Le Bris, M. Christophe Léonard, M. Maurice Leroy, M. Jean-Pierre Maggi, M. Alain Marleix, M. Alain Marty, M. Philippe Meunier, M. Jacques Moignard, M. Paul Molac, M. Alain Moyne-Bressand, M. Jean-Claude Perez, Mme Sylvie Pichot, Mme Émilienne Poumirol, M. Joaquim Pueyo, M. Eduardo Rihan Cypel, M. Gwendal Rouillard, M. Alain Rousset, M. François de Rugy, M. Jean-Michel Villaumé, M. Philippe Vitel, Mme Paola Zanetti
Excusés. - M. Ibrahim Aboubacar, M. Olivier Audibert Troin, M. Claude Bartolone, M. Philippe Briand, M. Jean-Jacques Candelier, M. Laurent Cathala, M. Lucien Degauchy, M. Philippe Folliot, M. Éric Jalton, M. Jean-Yves Le Déaut, M. Frédéric Lefebvre, M. Bruno Le Roux, M. Philippe Nauche, Mme Marie Récalde, M. Michel Voisin

PRISME 14-18 : André BACH et son groupe de chercheurs (20 avril 2014)

Toujours en pointe dans les recherches sur les fusillés de 14-18, André BACH présente le groupe de chercheurs qui l'aident dans son travail



Dans un précédent entretien, le général Bach proposait d'en finir avec le "soupçon" qui entoure la question des fusillés de la Première Guerre mondiale et prônait "la transparence, l'ouverture aux citoyens de la réalité d'une des facettes de ce conflit qui a meurtri notre nation". Aujourd'hui, il joint le geste à la parole et présente le groupe de chercheurs baptisé "Prisme 14-18", rassemblé autour de lui et qui vient de terminer une importante étude statistique du volume des fusillés pour l'exemple.

Général Bach, dans votre ouvrage Justice militaire 1915-1916 (éd. Vendémiaire), vous remerciez un certain nombre de chercheurs indépendants qui, je cite, vous "ont aidé à compléter vos recherches". Depuis combien de temps avez-vous rassemblé ce groupe, baptisé "Prisme 14-18" ?
Cela s'est fait tout naturellement. Certains, dont un des centres d'intérêt recoupait le mien, ont pris connaissance de mes travaux et se sont manifestés spontanément par e-mail, s'offrant à partager leurs travaux. Ensuite, l'un en a amené un autre, et l'on s'est mis à échanger, à fonctionner par courrier électronique, comme le permet internet. Le bond de connaissances est phénoménal dès que l'on se met à partager ses fichiers. En outre, l'échange autour de ces données et sur ce qu'elles apportent nourrit une réflexion collective très enrichissante. Je ne conçois plus une enquête sur des sujets aussi vastes que celui qui nous intéresse seul dans sa tour d'ivoire. Les résultats sérieux, compris dans leur complexité, sont hors d'atteinte d'une vie humaine.
Il faut noter aussi que cette collaboration stimule la recherche et relance ceux qui momentanément se découragent. Cette mise en commun crée des liens pour une travail inventif, joyeux, empreint d'humour, en pleine lumière. La diversité des caractères et des compétences, et donc leur complémentarité, fait merveille. Chacun apporte avec lui toute sa vision du monde et sa conception des rapports entre citoyens.
On se sent d'autant plus fort pour coopérer que tout cela est informel et gratuit, le seul lien étant l'envie ensemble de retrouver la vérité sur cette guerre dont on souffre, une vérité qui reste encore étouffée sous des poncifs mémoriels séculaires, qui nous n'en donnent souvent encore qu'une image d'Epinal.
Nous savons bien que le sujet auquel nous avons décidé de nous attaquer est compliqué à traiter historiquement, car il est devenu fait de mémoire. De ce fait il entraîne des prises de positions a priori forcément antagonistes, nourries plus de rumeurs que de vérité historique. Le premier travail qu'il nous a paru utile de faire a été de préciser faits et chiffres, laissant à tout un chacun le soin de les interpréter. Nous espérons ainsi mettre de la sérénité dans les échanges sur cette question en fournissant une représentation la plus exacte possible de la réalité statistique du phénomène des "fusillés pour l'exemple".
Le collectif a joué là à plein. Prisme 14-18 est en capacité de vous proposer ce que nous avons trouvé, avec l'ambition que le débat y gagne en clarté à partir d'un socle de connaissances soigneusement vérifié par notre groupe. Les auteurs, qui ont travaillé anonymement dans l'ombre, penchés, pour atteindre ce résultat, sur leur clavier pendant de longues heures, souvent nocturnes, vont se présenter ici.

Eric Mansuy, vous travaillez depuis plusieurs années sur les combats de la Première Guerre mondiale dans les Vosges. Dans quelle mesure en êtes-vous venu à vous intéresser aux fusillés et qu'avez-vous découvert sur cette question dans votre région ?

J'ai découvert le sujet, et j'ai énormément appris à la lecture de deux ouvrages fondamentaux : Fusillés pour l'exemple, 1914-1915, du général Bach (éd. Tallandier), puis Le Fusillé innocent, de Didier Callabre et Gilles Vauclair (éd. Autrement). Ces ouvrages particulièrement didactiques m'ont donné l'envie d'en savoir plus, et je me dois d'exprimer ma gratitude à leurs auteurs, en particulier Didier et Gilles, qui ne sont pas historiens de profession et ont cependant effectué un travail d'un sérieux remarquable. Ces deux livres m'ont permis de découvrir les rouages de la justice militaire sur les fronts de la Ire, puis de la VIIe Armée, et l'ampleur du phénomène des exécutions dans ce secteur. Au hasard de rencontres et d'échanges, j'ai ensuite eu le privilège et la chance de pouvoir travailler aux côtés du général Bach et des autres membres du groupe qui s'est formé autour de lui, il y a quelques années. Je me suis, dans un premier temps, intéressé uniquement aux cas de justice militaire - dont les fusillés - des Vosges, du Haut-Rhin, du Territoire de Belfort, et de la Haute-Saône ; j'ai plus récemment étendu mes recherches aux fusillés de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et de l'Oise. Ce que j'ai observé sur cette question ? Peut-être est-ce un poncif, mais la découverte majeure a été celle des cas de fusillés de droit commun : aussi ai-je pu, peu à peu, ne plus amalgamer tous les fusillés en une seule et unique "fratrie", celle des fusillés "pour l'exemple".

Votre tâche vous a également amené à retrouver des lieux de sépultures de fusillés...
La problématique des sépultures me paraît essentielle. Car à terme, lorsque différentes parties prenantes se seront positionnées et exprimées sur le statut des fusillés, sur une éventuelle forme de "réhabilitation", leur place dans l'histoire et la mémoire nationales, les regards se porteront vers deux traces tangibles de ce qui demeure de ces hommes de manière prégnante : les monuments aux morts, et les sépultures. Ce fut parfois déjà le cas par le passé, et dans un avenir plus ou moins proche, ces deux lieux emblématiques seront à nouveau un enjeu mémoriel au sein des commémorations. D'aucuns souhaiteront inscrire des noms de fusillés sur des monuments aux morts, d'autres se rendront sur des tombes de fusillés. Ma conscience me pousse à localiser, et dans le meilleur des cas, à retrouver, des tombes de fusillés, puisque ces hommes font partie de notre histoire ; la justice militaire, quel que soit ce que l'on pense de son action, les a jugés, condamnés et fait exécuter. Personne n'y pourra plus rien changer, puisque les faits sont là.

Qu'est-ce qui vous a poussé à retrouver ces sépultures ?
Je pense qu'il est bon de tenter de trouver et de préserver ce qui peut l'être encore, à savoir les sépultures, lorsque cela est possible. Un second point tient aux pérégrinations des corps des fusillés, au gré du bon vouloir de l'autorité militaire ou de la tenue de l'état-civil militaire : certains fusillés ont volontairement été plongés dans l'oubli, alors que d'autres, pour diverses raisons, ont reçu un emblème portant la mention "Mort pour la France". Et bien d'autres cas de figure existent entre ces deux extrêmes... Il est pour moi important de tenter de faire la lumière, si je peux y contribuer, sur les différentes façons suivant lesquelles le fusillé est devenu "un mort bien encombrant", dont la mort a souvent été masquée, avec néanmoins quelques "ratés". Aussi est-ce la tâche à laquelle je me suis attelé au sein de ce groupe, dont j'ai grand plaisir à faire partie tant il est intellectuellement exaltant, et tant ladite tâche semble être toujours inachevée.


Jean-Claude Poncet, pour votre part, vous avez effectué des recherches sur la presse de province, dans laquelle vous avez retrouvé plusieurs noms de fusillés. Pourquoi employer cet axe de travail ?
A la mort de mon père, Savoyard, venu à Paris en 1919, au retour de guerre de son père, j'ai voulu me rapprocher de la famille que j'avais là-bas. J'ai consulté pratiquement toute la presse savoyarde de la Première Guerre mondiale aux archives départementales de Savoie. J'ai négligé à tort le début de l'année 1914, et surtout l'année 1919. Cela devrait faire l'objet de prochaines recherches. J'avais envie de découvrir la richesse de cette presse du début du siècle dernier, avec des journaux locaux engagés politiquement très divers, au ton parfois assez rude. Cette approche permet de se forger rapidement une idée des conflits religieux, politiques, et l'on perçoit toutes les sensibilités. Et puis tous les arrondissements avaient leurs journaux : Chambéry, bien sûr, Albertville, Moûtiers, Saint-Jean-de-Maurienne et Aix-les-Bains. Assez vite, après la mobilisation, des informations sur les unités savoyardes parviennent aux journalistes qui font paraître ces lettres. Les hommes politiques mobilisés publient également. Les avis de décès et les cérémonies religieuses apparaissent. Très vite, j'ai été troublé, et j'ai eu l'impression que tout le monde connaissait l'étendue du carnage… Et puis, j'ai découvert des histoires méconnues : les arrestations de prisonniers allemands évadés cherchant à passer en Suisse, la chasse aux profiteurs, aux embusqués, aux déserteurs, le récit de Français cherchant à passer en Italie au début de la guerre, la recherche des insoumis...

Pour quel raison avez-vous rejoint le groupe du général Bach ?
Faire partie d'une équipe avec le Général Bach m'a semblé tout naturel. J'avais acheté son livre sur les "fusillés pour l'exemple", et j'ai pu rentrer en contact avec lui facilement. Partager est essentiel dans le cadre d'un travail sur la Grande Guerre : la constitution d'un groupe de travail et de réflexion, composé de parfait bénévoles, animés seulement par le désir de s'enrichir intellectuellement et de participer à une œuvre commune, m'a semblé aller de soi.
Yves Dufour, de votre côté, c'est une enquête sur votre grand-père qui a fait naître votre intérêt sur ce conflit...
Dans les années 80, après avoir créé plusieurs expositions sur l'histoire du Corps expéditionnaire français (CEF) en Italie 1943/44, je suis parti à la poursuite de mon grand-père, cet inconnu, soldat de la Grande Guerre, puis de son régiment, le 134e régiment d'infanterie, implanté à Mâcon. De la recherche des 2700 morts du régiment pour établir une base statistique fiable - la seule liste des morts connue, celle de l'historique était très en deçà de la réalité -, j'ai fouillé dans beaucoup d'archives, dont les registres de l'état-civil des décès des militaires des régiments,. De fil en aiguille, je me suis attaché à écrire sur ces hommes, à travailler sur tous les aspects de cette guerre, vue du régiment mâconnais, et à élaborer une étude statistique sans doute sous l'influence de Jules Maurin et de sa brillante thèse.

Pourquoi Jules Maurin ?
Sans doute à cause de son livre Armée Guerre Société, soldats languedociens, qui est un formidable ouvrage. Sa thèse a été trop méprisée par ses contemporains. Pour moi, l'approche multidimensionnelle de cet ouvrage a été très enrichissante. En exploitant, pour la première fois à grande échelle, sans les moyens informatiques actuels, un échantillonnage des fiches de matricules, basé sur 31 classes de 1889 à 1919 des soldats languedociens, cet historien a réalisé un monumental ouvrage à la Jean Norton Cru où il a étudié tous ces soldats d'un point de vue historique, sociologique et anthropologique. Jules Maurin voulait donner un coup de projecteur sur ces "hommes ordinaires" et nous faire comprendre l'importance de leurs témoignages. Son livre avance un ensemble de thèmes d'études que chacun peut développer à son tour. Les propos de Jules Maurin sont clairs, audibles pour chacun ; c'est ce qui fait un de ses attraits, loin des phraséologies universitaires utilisées par d'autres. Comme le souligne Frédéric Rousseau, qu'il s'agisse de la plupart de ses conclusions ou simplement de sa manière d'être historien, sans doute comprend-on mieux maintenant pourquoi les historiens culturalistes français préfèrent penser la Grande Guerre sans Jules Maurin et pourquoi sa thèse demeure si obstinément absente de leur horizon

Comment avez-vous intégré le groupe Prisme 14-18 ?
Un des aspects de l'étude du 134e régiment d'infanterie concernait les condamnés de toutes sortes du régiment. J'ai donc dépouillé les 923 dossiers les cartons de la justice militaire de la 15e DI, puis présenté une petite synthèse sur un forum consacré à la Première Guerre. Je suppose que des personnes ont trouvé cela intéressant, car j'ai reçu une invitation à intégrer le groupe en novembre 2013.

De nombreux témoignages font état d'exécution de fusillés. Stéphan Agosto vous les avez recensés. En trouve-t-on beaucoup ?
Les relations d'exécutions capitales sont relativement présentes dans les carnets, souvenirs ou correspondances laissés par les combattants de la Grande Guerre. Ces récits, variés tant dans leurs formes que dans les impressions qu'ils proposent, offrent une vision incarnée de moments qui restent certainement parmi les plus rudes auxquels il fut donné aux soldats d'assister, voire de participer.

Quelle en est la teneur et sont-ils des sources dignes de foi ?
Outre qu'ils viennent illustrer les faits et gestes des protagonistes d'un cérémonial sèchement dicté par les instructions officielles, ces récits sont surtout l'occasion pour leurs auteurs de venir témoigner des sentiments et des impressions que ces exécutions suscitaient dans la troupe. En ce sens, ils sont un complément utile aux seuls rapports conservés par les archives de la justice militaire. Si une étude des motivations qui justifièrent ces exécutions a été entreprise, il reste utile de saisir parallèlement comment fut perçue cette démonstration extrême de l'autorité militaire. Ces témoignages nous y aident.
Ainsi, il m'a semblé opportun de proposer au groupe de travail qui se mettait en place autour du général Bach, un recensement de ces récits. Au labeur aride de la recherche des cas d'exécutions et des recoupements ardus qu'il oblige, à l'établissement délicat des tableaux et des synthèses, il était important, voire sain, d'opposer ces prises de paroles, parfois bouleversantes, souvent instructives et toujours empruntes d'une humanité absente des rapports officiels.

Cette tâche est-elle terminée ?
Ce travail de recensement des témoignages d'exécution est toujours en cours. A terme, il me semble qu'ils mériteraient une attention particulière, voire une étude spécifique : sont-ils une source fiable et supportent-il les recoupements avec les autres sources disponibles ? Quels sont les apports et les limites de ces récits ? Enfin, un discours se dégage-t-il de ces prises de paroles individuelles ?

De votre côté Bernard Larquetou, vous avez déniché quantité de dossiers de fusillés dans le fond de Justice militaire, conservé à Vincennes (SHD)...

Les dossiers de justice militaire n'étaient pas conservés à Vincennes, comme beaucoup d'autres, mais au fort de l'Est, à Saint-Denis, éloigné de Vincennes de plusieurs kilomètres. Ces archives sont désormais à Vincennes. Avant de travailler sur les fusillés, je cherchais des dossiers concernant des hommes de régiments dont je m'occupe depuis des années (29e; 329e et 420e RI), et qui avaient comparu devant les conseils de guerre pour différents motifs. J'étais alors en contact avec le responsable des archives de justice militaire, contact que j'ai pu maintenir, ainsi qu'avec son successeur, lorsqu'il s'est agi de rechercher les dossiers des hommes qui avaient été condamnés à mort et fusillés. Je transmettais une liste, parfois longue, de cotes de cartons dans lesquels je devais trouver les dossiers. Ces cartons étaient véhiculés depuis Saint-Denis, et tenus à ma disposition au SHD.

A quelles difficultés vous êtes-vous heurté pour retrouver ces archives ?
Sans parler réellement de difficultés, ce qui m'a parfois gêné, c'est le mauvais état de certains dossiers... Les chemises cartonnées renfermant les pièces du dossier, certaines pièces du dossier sont usées par le temps et déchirées. Il faut prendre des précautions afin de ne pas aggraver l'état de ces archives; je m'inquiète à l'idée que ces documents soient souvent manipulés; ils n'y résisteront pas ! Enfin, j'ai eu souvent des difficultés pour obtenir les cartons... Mais je préfère ne pas trop m'étendre sur ce problème.

Enfin, Jérôme Charraud vous avez rassemblé toutes ces informations, ainsi que celles du général Bach, dans une base de données...

Cette étude a commencé avant de collaborer avec le Général Bach. Mon enquête sur la Première Guerre mondiale, qui a démarré en 2000, a nécessité la mise en place de différents tableaux, comme celui des morts pour la France (MPF) des régiments de l'Indre (environ 11 000 noms). De mon propre chef, je m'étais également lancé, vers 2010, dans un inventaire des fusillés, afin de combler le manque de données disponibles, notamment concernant le 9e Corps d'Armée. Des fiches papier, je suis alors passé à la base de données, afin de mieux visualiser la masse d'informations. Une fois mon projet bien avancé et après avoir lu les références sur le sujet, entre autres Pedroncini, Offenstadt, Loez, Saint-Fuscien... j'ai pris contact presque naturellement avec le général Bach, et nous avons pu échanger nos données.

Combien de noms de fusillés regroupe votre base de données fusillés, classés selon quels champs ?
Plus que des données précises, d'ailleurs en constante évolution et qui feront l'objet d'une publication ultérieure, je préfère m'intéresser à l'outil. Le but d'une base de données est de recenser la multitude de sources d'informations. Le challenge, pour moi, était de mettre au point un outil qui puisse rendre service à notre groupe sans nécessiter trop de compétences informatiques. Le nombre d'entrées possibles est assez important, du fait notamment de la grande disparité des sources, officielles ou non. Au final, aujourd'hui, la base est constituée de plusieurs bases, chaque "mini-base" abordant un thème différent, afin de différencier les cas, souvent peu semblables. On trouve ainsi les fusillés aux armées, les fusillés de l'intérieur, les fusillés aux colonies, les exécutions sommaires... Il y a même une base contenant uniquement le soldat François Waterlot, seul survivant d'une exécution. Tout ce travail a été récemment repris, cas par cas, par Eric et Yves, qui avec le général Bach, ont recroisé toutes les données afin de valider les informations existantes.

Comment travaillez-vous ?
Avec les membres du groupe, nous échangeons régulièrement sur le sujet, chaque nouvelle piste est exploitée, et lorsque nous avons assez d'informations, j'enregistre cela dans la base. Une autre activité consiste à gérer le serveur documentaire, regroupant toutes les données iconographiques du groupe, via un serveur dédié sur internet, que ce soit les photos de Bernard, les témoignages de Stéphan, les articles de Jean-Claude et, bien sûr, la base originelle du général Bach. On y retrouve les actes de décès collectés, les copies de JMO, de dossiers de justice, les articles de presse... La mise en commun permet une plus grande réactivité et une vision globale nécessaire au vu de l'ampleur du sujet

Christian RENAULT - Le cocu pathétique

Notre camarade Christian RENAULT livre ici son point de vue sur la façon dont les politiques comprennent la loi de programmation militaire (LPM)


" Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent " : cette formule souvent reprise d'Henri Queuille, friand d'aphorismes cyniques, s'applique parfaitement aux lois de programmation militaire depuis plus de trente ans. Et la LPM 2009-2014 demeure conforme aux précédentes qui respecte un scénario maintenant bien rodé : annoncée comme procédant de la volonté présidentielle d'assurer la sécurité et l'indépendance de la France, elle est présentée solennellement par un ministre qui s'engage personnellement, votée en toute confiance par un Parlement discipliné, rapidement avortée suite aux manœuvres dilatoires de Bercy. 
Cette comédie, qui a pour effet une réduction continuelle du format toujours jugé trop ambitieux faute de pouvoir être mené à son terme, dure depuis plus de trente ans sans émouvoir outre mesure les politiques et bien sûr  l'opinion à qui  l'on affirme qu'en consacrant moins on fait mieux… ce principe ne valant naturellement que pour la Défense ! Le procédé d'asphyxie financière des LPM est trop constant pour ne pas relever de la méthode dont l'objectif recherché  serait  l'élimination progressive du soldat de l'appareil de défense, pour des raisons moins idéologiques que politiques , économiques et doctrinales qui spéculent sur les progrès technologiques, avec l'assurance que l'institution, volens nolens, suivra .
Certes un fond d'antimilitarisme demeure encore au sein d'une partie de la classe politique, notamment celle qui se réclame de gauche et en qui sommeille encore la crainte du césarisme. Mais  plus personne aujourd'hui ne peut adhérer au plus stupide des jugements de notre grand Victor Hugo " les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n'ont jamais qu'une cause: l'armée. Otez l'armée, vous ôtez la guerre. " En réalité, la nécessité d'une armée est reconnue par tous mais la présence du militaire en son sein moins.
C'est  l'usage de la force armée qui  fait en effet débat car le politique, de quelque bord qu'il soit,  redoute par-dessus l'enlisement. Postulant la fin des conflits classiques et la très faible occurrence d'une agression directe du territoire national qui ne serait menacé que par le terrorisme, il n'envisage l'action militaire qu'à la condition qu'elle soit supportable par l'opinion publique et acceptée par la communauté internationale : elle doit donc être courte, précise et le plus proche possible du " zéro mort " pour la force engagée. 
Assuré de progrès décisifs dans les nouvelles technologies, dans l'informatique et la miniaturisation, l'autorité politique, encouragée par les industriels et quelques stratèges autoproclamés nourris du tropisme américain, souhaite un appareil militaire d'un coût raisonnable, donc aux effectifs réduits mais  capable d'effets puissants et précis à distance, donc politiquement acceptables, d'autant que la plus part des technologies seraient développées par le secteur civil pour le plus grand bénéfice des industries de pointe.  Ils ne rêvent certes pas encore, comme les intégristes de la RMA outre Atlantique,  d'une guerre conduite à distance avec une multitude de robots, engins sans  pilotes et munitions guidées interconnectés dans un champ de bataille entièrement automatisé où seraient ainsi devenus inutiles le char, l'avion tactique piloté ou encore le porte-avions, plateformes chères et vulnérables, mais pour beaucoup le principe du remplacement du combattant par un produit technologique est acquis .
Or, le principal obstacle à la mise en œuvre de ce principe, outre le fait que certaines technologies n'en sont qu'à leurs débuts, résiderait dans les supposés conservatismes propres à l'institution militaire. Pour les contourner, il conviendrait donc de maintenir les armées dans un état de remise en cause permanent . C'est le rôle des LPM avortées qui,  en  se prévalant de la technologie pour masquer aux yeux de l'opinion et des médias les pertes de capacité , justifient  la fonte progressive des effectifs combattants, coûteux en formation, rémunération et soutien, tout en mettant en chantier des opérations de restructuration mobilisatrices pour l'intelligences et l'énergie des militaires mais destinées à disparaître aussitôt pleinement opérationnelles.  La dernière LPM en date (2014-2019) procède du même enfumage, à la différence toutefois qu'elle n'offre rien d'autre que l'élagage et le dépyramidage des effectifs, mission peu  mobilisatrice : qu'importe, il ne restera aux armées qu'à "faire au mieux,  à 120% de (leurs) possibilités " selon l'expression (désabusée ?) du CEMA.
Il y a quelque chose de pathétique à voir ainsi les armées, remettre sans cesse sur le métier un ouvrage toujours jugé irréaliste par ceux-là même qui l'on conçu et sont persuadés que l'on peut tout demander au militaire dès lors qu'on le complimente et lui décerne des médailles. Dans la mascarade des LPM, les Armées sont, osons le terme, cocufiées,  avec il est vrai le concours en leur sein de quelques idiots utiles : non seulement les intégristes du mieux avec moins ( pour qui , par exemple, un Rafale équivaudrait à trois Mirage 2000) mais surtout ceux qui, au nom de la priorité à l'opérationnel, devenu avec le temps  le cœur de métier, mais aussi en raison d'enjeux de pouvoir au sein de l'institution, ont peu à peu détruit l'unité de commandement en rognant d'abord les attributions des commandants de région jusqu'à leur disparition, puis celles des CEM d'armées au profit du CEMA avant que ce dernier ne subisse le même sort au profit des grands services du ministère. Léon Blum doit s'en tortiller d'aise dans sa tombe, lui qui proclamait " qu'on démolisse l'armée, j'en suis. " :  les LPM l'ont fait peu à peu et la dernière s'y attache mieux que les autres.
De cette dégradation sont responsables les politiques, au premier rang desquels il faut citer les parlementaires chargés de voter les lois et surtout d'en contrôler l'exécution mais qui sacrifient en réalité l'avenir, qu'ils appréhendent comme le prolongement du présent  alors qu'il est par nature imprévisible, à un immédiat dont ils sont prisonniers par électoralisme, pression médiatique et soumission au " technologisme ".  En substituant peu à peu  la sécurité à la défense, l'administrateur au chef, l'ingénieur à l'officier, l'opérateur au combattant ou encore les prestataires extérieurs aux services, le pouvoir politique, exécutif comme législatif, désorganise le commandement et démilitarise les armées,  compromettant ainsi gravement les capacités de résilience de la nation. 
Si les buts et la conduite de la guerre ne peuvent incomber au militaire, l'organisation du commandement et des moyens accordés est chose trop importante pour l'efficacité des armées pour être confiée aux politiques : les exemples de 1914 et, à l'opposé, de 1939, le prouvent.  Elus et gouvernants auront à répondre le moment venu de la situation qu'ils auront créée…mais il sera trop tard.


 

   

Alain LEFEVRE - A propos de la dissolution du 110ème R.I.

Ancien chef d'état-major (1991-1993) puis commandant (1997-1999) de la brigade franco-allemande et attaché de défense près l'ambassade de France à Berlin, Alain LEFEVRE exprime non seulement sa déception de la dissolution annoncée du 110ème R.I., mais également le sens profond de cette décision, telle qu'elle est ressentie par beaucoup de l'autre côté du Rhin.


Cette décision n'a évidemment pas été prise à la légère .Les considérations budgétaires ont sans doute été déterminantes et je veux croire, aussi, que les conséquences opérationnelles et politiques ont été sérieusement analysées. Je crains, par contre, que la dimension sentimentale et affective ait été délibérément "  oubliée ". 
Il est vrai qu'elle n'est pas quantifiable ; elle n'en est pas moins essentielle.
En Allemagne, elle est portée par des hommes et des femmes qui aiment profondément la France et ne s'en cachent pas.
Quand j'ai pris le commandement de la brigade, la prise d'armes fut suivie de l'inévitable " troisième mi-temps" au cours de laquelle on encense le partant et encourage l'arrivant. Dans un coin de la salle (ou peut-être était-ce une tente ?), un couple d'Allemands se faisait très discret. Quand tout fut terminé, alors que je me retrouvais enfin seul avec ma femme et une poignée d'amis, ils sont venus vers moi et, les larmes aux yeux, m'ont offert une miche de pain en signe de paix et de bienvenue. Quel émouvant symbole!
En évoquant ce lointain souvenir, je pense aussi au docteur Everke, maire de Donauschingen, qui considérait le 110 comme " son" régiment et l'associait à tous les événements marquants de sa ville. Je pense au prince Von Fürstenberg, offrant au club des lieutenants du 110 une barrique de 50 litres de bière et tout le matériel (en porcelaine) permettant de la tirer. Je pense à monsieur Mahler, maire d'Immendingen, qui avait tout fait à son modeste niveau pour que les hommes et les femmes du 3ème    Régiment de Hussards soient " wie zu hause" dans sa ville. Je pense à mon ami Hans-Peter Sänger, maire de Müllheim, qui s'est battu pour avoir l'honneur d'accueillir la BFA dans sa ville et qui rêvait d'une école où élèves français et allemands seraient assis côte à côte...Je pense à tous ces amis qui m'ont fait part de leur déception et de leur tristesse.
Autant de témoignages d'amitié, parmi beaucoup d'autres, qu'il faut resituer dans le cadre d'une relation franco-allemande difficile à appréhender dans toute sa richesse et dont la complexité s'exprime assez singulièrement dans un geste et par un mot.
Ce mot, c'est "  die Versöhnung ".
Comme souvent lorsqu'il s'agit du vocabulaire allemand relatif aux "  choses de l'esprit et de la pensée " (ein Volk Denker und Dichter), nous n'avons pas d'équivalent en français. Aussi la traduction que nous en faisons n'est-elle qu'approximative voire, parfois, erronée. C'est ainsi que nous traduisons die versöhnung  par "  la réconciliation ".
En France, ce n'est qu'à travers son sacrement éponyme- notamment dans le culte catholique- que la réconciliation prend un sens religieux.
En Allemagne, au contraire, c'est le sens religieux qui s'impose, tel qu'on le retrouve chez nous dans "  expiation " ou dans "  propitiation " ( acception théologique).
L'expiation est une notion indissociable de la faute et de la culpabilité. Elle renvoie à une époque - relativement récente - où prévalait encore une sorte de raisonnement holistique assimilant (souvent à juste titre) le système nazi et ses crimes à l'ensemble de l'Allemagne, considérée dés lors comme la grande coupable de la guerre. Les Allemands étaient donc coupables, les seuls coupables.
Au point que le nom d'Allemand fut longtemps honni et, même, maudit, un peu partout en Europe et dans le monde. Pour une nation aussi orgueilleuse, c'était intolérable.
Ce bref rappel historique permet de mieux comprendre le retentissement qu'a pu avoir, de l'autre côté du Rhin, l'image du président François Mitterrand et du chancelier Helmut Kohl se donnant la main à Verdun. Devant les croix blanches du cimetière de Douaumont, ce geste spectaculaire et symbolique avait un caractère sacré. Au-delà d'une simple réconciliation entre deux peuples, il levait la malédiction qui frappait l'un d'entre eux et lui ouvrait le chemin de l'expiation.
La création de la BFA s'inscrit dans la filiation directe de ce geste. Elle est à la fois l'expression la plus aboutie de la "  Versöhnung " et son parachèvement dans un domaine particulièrement sensible, parce que régalien : La Défense.
C'est ce qu'avait compris et voulu signifier le boulanger qui, à Müllheim, m'avait offert une miche de pain. Tout un symbole, là aussi.
Malheureusement, ce n'est pas ainsi que les Français ont perçu cette Grande Unité binationale, unique au monde. Beaucoup n'ont voulu y voir qu'un "  gadget politique " ou une "  expérience hasardeuse ". Peut-être se sont-ils réjouis de cette dissolution et de la maladroite flèche du Parthe semant insidieusement  le doute sur la valeur du 110, "  remplacé par un nouveau régiment aux capacités d'action supérieures ", selon les propres termes du ministre français.
Certes, ce n'est pas encore la fin de la brigade franco-allemande. Mais, faisant suite au transfert en France du 3ème régiment de Hussards, la disparition du 110ème RI sonne le glas d'un de ses concepts fondateurs : la garnison mixte.
Qu'on le veuille ou non, en dépit des obstacles liés à une cohabitation parfois difficile, Immendingen et Donaueschingen étaient  - je l'affirme avec force et conviction - les creusets d'une amitié vécue au quotidien et d'une relation franco-allemande singulière, exceptionnelle par sa dimension affective et sentimentale.
C'est cette dimension qui  risque de disparaître avec le 110.
Du côté français, même si on donne l'impression "  de préférer, à la défense de l'Europe, la petite comptabilité réduite à l'arithmétique électorale ", on garde au moins la satisfaction d'avoir sauvé une garnison française.
Du côté allemand, la déception et l'amertume l'emportent sur la colère. Par la voix du ministre de la défense, "  on regrette, simplement et sobrement, la fin d'une unité qui a contribué durant de longues années et avec succès à l'amitié franco-allemande ".
En clair : un lamentable et consternant gâchis.

Henri BENTEGEAT - L'avenir de la guerre

Quand, en bon filleul de Driant, l'ancien chef d'état-major des armées disserte sur ""la guerre de demain""



          La France se passionne pour la guerre, pas celle qui menace aux marches orientales de l'Europe, mais celle de 14-18. Les célébrations du centenaire connaissent un succès éloquent et un peu paradoxal, quelques années après la mort des derniers  "  poilus ". Le champ culturel et médiatique, déjà largement ouvert à l'épopée de la Résistance, pierre angulaire de la légende nationale, est, plus que jamais, occupé par les armées en campagne.                                                                                                                                             
L'Europe occidentale n'a pourtant pas connu de conflit armé sur son territoire depuis près de 70 ans et l'idée se répand dans les esprits que cette trêve, unique dans le cours de l'Histoire, serait acquise à jamais. Aussi, la célébration des victimes et des héros de ces affrontements meurtriers apparait-elle comme une forme d'exorcisme, un ultime hommage rendu aux acteurs d'un passé révolu. La condamnation unanime de la folie humaine et des massacres inutiles ne s'accompagne plus de mises en garde pour l'avenir, comme si cette forme de violence collective ne nous concernait plus.

Mais qu'est-ce que la guerre ?

Bruno Tertrais (1), relevant que la pratique de la déclaration de guerre a été abandonnée après 1945, la définit comme " un conflit armé à grande échelle opposant au moins deux groupes humains ", tribus, villes, Etats, alliances, groupes religieux ou politiques. Peut-on raisonnablement espérer que l'Humanité, parvenue à l'âge de raison, éliminera ce fléau qui l'accompagne depuis l'origine des temps ? La bonne nouvelle, c'est que la guerre recule dans les esprits et dans les faits. Mais la mauvaise, c'est qu'elle s'adapte et que son avenir est assuré.

LA GUERRE RECULE DANS LES FAITS

Les statistiques en font foi. Ce reflux est récent mais fortement marqué : les conflits entre Etats deviennent rares et leurs développements sont mieux contrôlés ; les guerres civiles restent fréquentes, mais leur nombre tend aussi à se réduire.
Depuis 1990, la fin de la guerre froide, le nombre de conflits armés a diminué de près de 80%. L'Irak en 2003 et la Géorgie en 2008 sont les derniers avatars d'une pratique ancienne, celle des guerres interétatiques, qui semble en voie de disparition. La crise ukrainienne n'entre pas, ou du moins pas encore, dans cette catégorie. Les guerres civiles, quant à elles, souvent doublées d'interventions de grandes puissances mandatées par l'ONU, sont plus visibles dans nos sociétés mondialisées mais elles se font plus rares. 
Ce recul de la guerre constitue une rupture majeure dans l'histoire de l'humanité où la paix a toujours été l'exception. Le nombre de conflits armés n'a cessé d'augmenter jusqu'à la fin du 20éme siècle. Or, non seulement la tendance est aujourd'hui inversée, mais ces affrontements sont désormais mieux contrôlés.  Certes, l'horreur et la barbarie y sont toujours présentes, d'autant plus que le facteur religieux y tient une place privilégiée, mais les conflits sont plus courts du fait de la puissance accrue des armes et du coût exorbitant des opérations. Ils sont aussi moins meurtriers, du moins pour les combattants, mieux protégés et mieux soignés. 
Aujourd'hui, 90% des victimes sont civiles, mais, là encore, la précision sans cesse accrue des armes tend à limiter les " bavures ". 
Enfin la " révolution de l'information " et l'émergence d'une gouvernance mondiale y imposent une forme de régulation qui en limite les développements. L'omniprésence des medias, les réseaux internet et les téléphones portables génèrent  une transparence minimale qui agit sur les opinions publiques et pèse sur les belligérants, restreignant dans une certaine mesure l'ampleur des massacres et des actes de cruauté.
Dans le même temps, la " communauté des nations " exerce un contrôle accru sur la violence internationale. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies (CSNU), la Cour Pénale Internationale, le Droit international humanitaire (DIH) contribuent à la prévention et à la régulation des conflits. Et, en parallèle, le désarmement progresse (armes chimiques, mines anti-personnel, armes à fragmentation).
Comment expliquer cette rupture de 1990 ? Les causes en sont multiples. La fin de l'affrontement Est-Ouest , en réactivant le CSNU, a permis l'émergence d'une ébauche de gouvernance mondiale. L'achèvement de la décolonisation a scellé la fin d'un cycle historique de conflits. L'expansion de la démocratie constitue un frein nouveau aux aventures guerrières. Enfin le relatif effacement des frontières et l'interdépendance économique accrue des Etats valorisent la négociation comme moyen de règlement des différends internationaux.
Deux facteurs militaires ont également joué en faveur de la paix : la pérennité de la dissuasion nucléaire dont le rôle inhibant a été déterminant pendant la guerre froide et l'hyper puissance américaine qui en a fait, volens nolens, le " gendarme du monde ".
Le recul de la guerre s'inscrit dans les dépenses d'armement qui représentaient 6,7% du PIB mondial en 1985 et n'en constituent plus que 2,6% en 2010.
Au-delà des chiffres, fugaces et contestables, le plus frappant pour l'observateur européen est le recul de la guerre dans les esprits.

LA GUERRE RECULE DANS LES ESPRITS

Au début du 19éme siècle, inspirée par Kant et soutenue par l'ardeur commerçante des physiocrates, la théorie des trois vagues de la pacification contestait déjà le caractère inéluctable de la guerre. La première vague, selon ses promoteurs (2), serait née de la christianisation qui aurait mis fin à l'antique tradition du " Vae victis ". En limitant les droits et les exigences des vainqueurs, elle aurait permis l'établissement d'une paix durable. La deuxième vague, née de l'expansion des échanges, tendrait à substituer l'homme commerçant à l'animal guerrier. Troisième vague, enfin, l'avènement de la démocratie laissait espérer que les peuples souverains se dressent contre les fauteurs de guerre. Comme on le sait, cette théorie ne résista pas aux 60 millions de morts des guerres mondiales du siècle suivant.
C'est seulement à la fin de la guerre froide que la réflexion sur l'éradication des conflits armés connut un nouvel essor.  En 1989, John Mueller (3) fut le premier prophète crédible de la fin des grandes guerres étatiques. Trois facteurs nouveaux, selon lui, se conjuguaient pour neutraliser les ardeurs belliqueuses. Le coût de la guerre, d'abord, de plus en plus prohibitif, dépasserait les bénéfices escomptés d'une victoire militaire. La puissance des nations, par ailleurs, reposerait désormais sur leurs ressources économiques bien davantage que sur leurs capacités militaires. Enfin, dans nos sociétés évoluées, les valeurs guerrières traditionnelles, telles que l'honneur, le courage ou le patriotisme, seraient dépassées, voire rejetées. 
Après lui, Joseph S. Nye , sans négliger pour sa part les atouts militaires, développa le concept de Soft Power, selon lequel la plupart des conflits peuvent être prévenus ou résolus par des incitations et des pressions économiques, des jeux diplomatiques et des influences culturelles. Ces réflexions, reprises, commentées et élargies, connaissent un large succès en Europe occidentale où l'idée nationale est de plus en plus contestée e la guerre de plus en plus lointaine.
La construction européenne et la perte relative de souveraineté des Etats y renforcent la répudiation des nationalismes jugés responsables des guerres du 20émé siècle. Dans les milieux intellectuels et dans la vulgate médiatique, le rejet de la guerre a pris, très vite, un ton nouveau. Longtemps perçue comme un fléau inévitable, elle est aujourd'hui dénoncée comme un acte immoral, voire une activité bestiale. Cette sensibilité, consacrée en France par plusieurs prix littéraires, jette même un doute sur la moralité des acteurs des conflits armés, de nos jours militaires professionnels. On est loin de " la noblesse du métier des armes " célébrée de tous temps par les aèdes.
Le renversement des valeurs  est total quand la vie humaine est érigée en valeur suprême, alors que pendant des millénaires la vertu souveraine a été l'acceptation du sacrifice au profit de la communauté. L'individualisme et le confort y trouvent leur compte. La paix aussi ? Peut-être.
Forte régression du nombre des conflits, maîtrise accrue de la violence, rejet de la guerre largement répandu chez les leaders d'opinion du monde occidental, faut-il en conclure que les conflits interétatiques ont vécu ?
On pourrait le penser en considérant la lassitude des opinions publiques à l'égard des interventions militaires des grandes puissances, pourtant cautionnées le plus souvent par " la communauté internationale ". Même l'ingérence humanitaire, " la guerre au nom de l'humanité " (4), ne fait plus recette. Les sondages réalisés en France sont éloquents : les avis favorables à une  intervention avant le début des opérations sont passés de 68% pour la Bosnie à 51% pour la Centrafrique et 32% pour la Syrie. Dernière version autorisée de " la guerre juste ", elle souffre des piètres résultats politiques obtenus en Libye et du flou attaché à la notion du " devoir de protéger ", pseudo-obligation sans sanction ni claire définition. Comment s'étonner des réticences à tout engagement en Syrie, voire à toute initiative robuste pour soutenir l'Ukraine ?
L'historien américain Jay Winter constatait récemment (5) que " la guerre a perdu à l'Ouest sa gloire, son lustre, sa légitimité. Entrer en guerre a cessé d'être une option politique en Europe occidentale ".
Et pourtant la guerre a la vie dure. Les facteurs traditionnels de la violence armée demeurent et le contexte stratégique n'incite pas à l'optimisme. Qui plus est, la guerre s'adapte à la nouvelle donne technologique et sociétale.

LES FACTEURS TRADITIONNELS DE CONFLITS DEMEURENT

Le cynisme et la barbarie qui s'expriment dans les propos et les actes des nouveaux champions de la violence armée contrastent singulièrement avec les progrès récents de l'humanité " vers la paix perpétuelle " et les discours lénifiants des penseurs occidentaux. Les " exploits " monstrueux de Boko Aram, les campagnes de viols systématiques dans les Balkans et en République Démocratique du Congo, le génocide du Rwanda et les massacres en série perpétrés au Soudan ou en Centrafrique, le gazage des populations civiles en Syrie et l'interminable litanie des attentats contre les populations civiles en Irak, au Pakistan ou en Afghanistan témoignent du maintien à un niveau élevé d'une forme de violence aveugle alimentée par l'idéologie religieuse et la délinquance. Face à ces nouvelles formes d'expression de la guerre, les diplomates et les militaires peinent à trouver leurs marques.                 
La négociation politique s'y enlise face à des interlocuteurs divisés, fanatiques et sans scrupules. Les armées classiques s'y embourbent, contraintes de mesurer le déploiement de leur puissance par le droit international et la vigilance des opinions publiques. L' "hybridation " de la guerre, selon la formule de Bastien Irondelle, mêlant terrorisme, criminalité et conflit armé classique, est un nouveau défi pour les puissances occidentales et rend difficile l'obtention d'une paix durable.
Ces déchaînements de violence nous rappellent que les facteurs traditionnels de la guerre sont toujours présents. A commencer par l'Homme avec son cerveau reptilien, son A.D.N. quasiment inchangé depuis l'ère préhistorique, sa peur de l'Autre et en particulier de celui qui n'appartient pas à son groupe, son clan, sa tribu. Les études de polémologie mettent en exergue cette prédisposition générale à l'agression, plus marquée chez les jeunes mâles. La sociologie, de son coté, a exposé les mécanismes identitaires, démontrant que le maintien de la solidarité d'un groupe appelle fréquemment  la désignation d'un ennemi extérieur.
D'autres facteurs belligènes sont bien connus, tel  le déséquilibre entre démographie et ressources disponibles. De tout temps les régimes autoritaires ont exploité le potentiel d'agressivité de nos sociétés. Est-ce à dire pour autant que, comme on aime à s'en rassurer, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles ? N'oublions pas que c'est la République de Weimar qui a porté Hitler au pouvoir.
Fondamentalement, les causes traditionnelles de guerre subsistent telles qu'elles ont été définies par Thucydide, " la peur, l'honneur ou l'intérêt ", ou par Raymond Aron, " la sécurité, la gloire ou la puissance ".

Or, très concrètement, le contexte stratégique n'incite pas à l'optimisme.
La perte de souveraineté des nations n'est pas compensée par une réelle montée en puissance de la gouvernance mondiale. La multiplication des acteurs transnationaux (organisations internationales, entreprises multinationales, finances, réseaux informatiques) affaiblit le rôle des Etats et bride leur capacité d'action sans que, pour autant, " la communauté internationale " assume de manière satisfaisante les fonctions de régulation et de contrôle jadis exercées par les puissances impériales.                Le droit international humanitaire est bafoué en Syrie, au Darfour, au Sud-Soudan, en Asie du sud…  La prolifération des armes de destruction massive connaît bien une pause avec le désarmement chimique de la Syrie et les négociations engagées sur le nucléaire iranien, mais les travaux du T.N.P. sont enlisés, la Corée du Nord poursuit ses essais et les " pays du seuil " sont plus nombreux. Qui ne voit d'ailleurs que la dé-légitimation de la dissuasion nucléaire pourrait avoir des conséquences dramatiques dans les régions du monde où celle-ci constitue l'unique frein aux ardeurs belliqueuses ?
La criminalité internationale et le terrorisme, souvent associés au sein de groupes armés ethniques ou religieux, s'appuient sur la mondialisation pour développer leurs réseaux. Attentats meurtriers,  trafics de drogue, d'armes ou d'êtres humains, piraterie et filières d'immigration clandestine ébranlent les pays développés, parasitent le commerce international et déstabilisent profondément les pays moins avancés par la corruption et la violence. 
Ces nouveaux déséquilibres sont aggravés par l'effacement relatif des Etats-Unis. Lassés par les échecs de leurs interventions en Irak et en Afghanistan, les Américains se détournent de l'Europe, affichant pour la première fois de leur histoire une priorité stratégique pour l'Asie, délaissent le conflit palestinien, renoncent à intervenir en Syrie et inventent le " leadership from behind ", cache-sexe d'un néo-isolationnisme qui laisse l'Europe orpheline et réveille ailleurs des appétits de puissance. D'un monde unipolaire, dominé depuis l'effondrement du Pacte de Varsovie par l'hyper puissance américaine, on est passé à un monde apolaire, sans direction ni contrôle. Les pays émergents s'opposent en ordre dispersé aux initiatives occidentales sans pour autant affirmer une ligne claire. Les entreprises russes  visant à la reconstitution de l'empire des Tsars, voire de ex-URSS, peuvent se déployer sans risque, l'Union Européenne se calfeutrant dans sa pusillanimité et étalant ses divisions.                                               
Le Moyen-Orient est plus que jamais une " poudrière ". Le conflit palestinien est dans l'impasse et l'affrontement sunnites-chiites prend une ampleur inquiétante, portant les germes d'un conflit majeur dans une région cruciale pour l'approvisionnement énergétique de l'Europe et de la Chine.      En Asie du sud, le conflit indo-pakistanais, contenu jusqu'ici par la dissuasion nucléaire, pourrait s'enflammer si l'Etat pakistanais poursuit sa lente désagrégation.
Sur la rive sud de la Méditerranée, l'onde de choc des révolutions arabes n'a pas encore produit tous ses effets mais contribue à répandre dans le Sahel le djihad islamiste.                                                   
L'Afrique subsaharienne, malgré son décollage économique, reste secouée par des vagues de violence ethniques et religieuses.
La Chine, enfin, désormais 2éme puissance économique mondiale, affiche un nationalisme intransigeant et ses prétentions territoriales s'appuient sur un considérable effort d'armement. A moyen terme, un affrontement avec les Etats-Unis semble inéluctable.
Les risques de conflit armé perdurent donc dans un monde où les " gendarmes " ont baissé les bras et où les " voleurs " cherchent à rafler la mise. Tout espoir de régénérer la gouvernance mondiale n'est pas perdu, mais il faudra faire vite car des facteurs de risque nouveaux surgissent. L'expansion démographique, les tensions sur les ressources provoquées par le développement rapide des émergents et les conséquences du réchauffement climatique susciteront bientôt de nouvelles tensions. Boutros-Ghali prédisait, il y a vingt ans, que " les guerres  du prochain siècle seront des guerres pour l'eau ".

LA GUERRE S'ADAPTE A L'EVOLUTION DES TECHNIQUES ET DES ESPRITS

" Les évolutions techniques décisives, celles qui ont bouleversé l'art de la guerre, ont été peu nombreuses au cours des siècles : l'arc, la poudre et l'arme nucléaire " (6). Or, les progrès de la numérisation conjugués avec l'exploitation des nanotechnologies permettent aujourd'hui d'envisager l'accomplissement d'un vieux rêve, celui de la guerre conduite à domicile, sans risque et sans limitation de portée.
La révolution de l'information, associée aux progrès de la précision des armes et des techniques de tir à distance, permet déjà une maîtrise accrue du champ de bataille, limitant les pertes amies et le nombre de victimes civiles. Ainsi la campagne de frappes aériennes de l'OTAN en Libye en 2011 a-t-elle été la moins meurtrière de l'histoire des bombardements. Ce type de " guerre propre " satisfait les opinions publiques occidentales : zéro mort chez nous, très peu de victimes innocentes. Mais cette évolution ne constitue pas encore une véritable rupture, l'art militaire ayant de tout temps  valorisé la limitation des pertes pour soi et pour son camp. Pourtant, elle rend la guerre plus acceptable- donc plus tentante ?
L'inflexion majeure pourrait venir de la robotisation du champ de bataille et des armes automatisées. La première version nous en est donnée par les drones armés, engagés intensivement par les Etats-Unis depuis 10 ans. Des robots terrestres et navals sont par ailleurs également en cours de développement dans plusieurs pays. Leur usage sur des théâtres d'opérations classiques  renforcera  le concept de " guerre propre " sans révolutionner la conduite de la guerre.                                        Par contre, leur emploi en dehors de tout cadre agréé par les Nations-Unies ouvre un débat légitime, bien que souvent biaisé par l'anti-américanisme de principe et la méconnaissance de l'évolution des armements. En quoi, en effet, une frappe de drone est-elle plus condamnable que des tirs de missiles ou des bombardements aériens à distance ? C'est donc  l'emploi de ces armes en dehors d'un cadre opérationnel légitimé par l'ONU qui pose problème en contrevenant au droit international et en portant atteinte à la souveraineté des Etats. Encore faudrait-il prouver que les Etats concernés (Pakistan, Yémen, Somalie) n'ont pas donné un accord confidentiel à ces actions. Il reste que ces frappes, visant en priorité des leaders terroristes, s'apparentent souvent à des assassinats ciblés. Or, l'exécution sans jugement d'individus soupçonnés de crimes est évidemment contraire au droit des personnes et contestable d'un point de vue éthique. L'argument du "moindre mal " (souvent avancé pour défendre la torture : combien de vies innocentes épargnées … ) est contesté par ceux qui estiment que "la terreur par les airs " suscite davantage de vocations qu'elle ne désorganise les réseaux. Aussi les Etats-Unis complètent-ils l'action des drones par des interventions ponctuelles de forces spéciales qui visent les PC et les caches d'armes. Un bilan sérieux de cette " guerre de l'ombre " est difficile à tirer, mais le prolongement indéfini de cette stratégie discrète et peu coûteuse financièrement et politiquement  autorise un certain scepticisme.
Un autre débat porte sur les armes automatisées qui pourraient équiper dans un avenir proche les drones et les futurs robots. Dotées de logiciels puissants, ces armes devraient assumer sans contrôle humain la détection, l'identification et la destruction d'adversaires présumés. Incontestablement moins aveugles que les mines posées à la croisée des chemins (mais dont l'usage est prohibé ou limité), elles soulèvent des interrogations légitimes. Si elles font des victimes civiles, qui est responsable ? Le militaire qui les a placées, le Chef d'Etat qui a ordonné leur emploi ou le fabricant du logiciel ? L'irruption du " robot intelligent " dans l'art de la guerre appelle un encadrement rigoureux par le droit international et des mesures de contrôle.
              Dans tous les cas, on voit ou on verra se concrétiser l'avènement du " post-heroïc warfare " prédit par Luttwak.  Pendant des millénaires, l'honneur militaire a été fondé sur l'acceptation par le combattant du risque suprême pour lui-même, légitimant le droit exorbitant qui lui était donné de tuer l'adversaire si la mission l'exigeait. Dans la guerre robotisée, les opérateurs devront redéfinir une conception de l'honneur, faute de quoi ils ne seraient plus que des techniciens de la mort.
Qu'on ne s'y trompe pas,  cette évolution ne concernera qu'un nombre limité de nations, les autres devant se contenter des moyens traditionnels, faute de ressources financières et technologiques. Rien de nouveau, dira-t-on, puisque depuis les  guerres coloniales l'asymétrie entre les  grandes puissances et les autres a été la règle, même si le niveau moyen des armements  mis en œuvre par les belligérants des nations moins favorisées n'a cessé d'augmenter. Mais l'évolution récente des arsenaux n'est pas sans conséquence sur les capacités et les modes d'action  des Puissants. L'augmentation exponentielle du coût des armements conduit, dans les pays développés, à une réduction constante des formats et des effectifs,  laminant les forces terrestres  et limitant drastiquement le nombre d'avions et de bateaux. Dés lors, confrontés à l'impératif d'une intervention militaire, les dirigeants de ces pays n'ont plus d'autre choix que d'opter pour une " projection de puissance ", associant plateformes aériennes et navales avec le concours de forces spéciales,  dans des actions de courte durée, en espérant passer la main à des forces internationales alimentées par les forces terrestres de pays moins avancés. Des opérations comme celles conduites dans les Balkans, en Côte d'Ivoire, au Mali ou en Centrafrique ne seront bientôt plus à leur portée, sauf à recourir massivement aux sociétés militaires privées, ce qui pose d'autres problèmes de contrôle et de légitimité. On voit bien les avantages politiques  d'interventions sur le mode " frappe et oublie ", faible risque d'enlisement, pertes amies très limitées, pas d'occupation du terrain. Mais, depuis le " succès " de 2011 en Libye, on en mesure les limites. Il ne suffit pas de gagner la guerre, il faut aussi gagner la paix.
Une autre conséquence de la numérisation de nos sociétés est l'ouverture d'un nouveau champ d'action pour les belligérants, le cyberespace. La cyber guerre, affrontement  sans morts  sinon sans victimes, déborde largement le cadre militaire mais peut difficilement, à elle seule, garantir une victoire décisive. Arme sournoise, l'agresseur gardant l'anonymat, elle est promise à un bel avenir et constitue déjà un important élément d'accompagnement des conflits classiques. Son usage reste néanmoins délicat, la riposte pouvant être redoutable du fait des vulnérabilités croisées des protagonistes et du poids grandissant des acteurs internationaux. Le scandale des écoutes de la NSA  a fait ressortir, dans ce domaine, l'ambigüité de l'action permanente des services de renseignement , servant autant les intérêts économiques que les besoins de sécurité de leurs pays et prêtant la main à une forme de contrôle des populations  au nom de la lutte contre le terrorisme. La maîtrise du cyberespace  devient une préoccupation majeure pour la sécurité de nos sociétés mais aussi pour la démocratie.
Au-delà des réseaux informatiques, l'espace extra atmosphérique pourrait lui-même redevenir un enjeu. Le traité (7) qui en interdit la militarisation pourrait être contourné par le développement d'armes antisatellites.  Une nouvelle boîte de Pandore serait alors ouverte.
La question lancinante qui poursuit  les stratèges et affecte les états-majors est naturellement celle de l'adéquation de cette évolution de l'art de la guerre à l'émergence des  " jeux de violence mal définis "(8) qui caractérisent les crises de ce début de siècle.
Certes, à court terme, on peut espérer que la dissuasion nucléaire, la supériorité militaire des Etats-Unis et la gouvernance mondiale, ou ce qui en tient lieu, continueront de freiner le développement des conflits interétatiques. Mais, sur l'autre front, celui de la violence hybride anomique, les interrogations demeurent. Depuis la fin de la guerre froide, le règlement des crises et des conflits sous l'égide des Nations-Unies a été assumé, pour l'essentiel, par les puissances militaires occidentales. Or l'évolution de leurs arsenaux et de leurs schémas tactiques et la priorité accordée au Zéro mort les orientent vers une stratégie de " coups de main " (projection de puissance, robots et forces spéciales) qui permettent de neutraliser temporairement les trublions, mais ne laissent pas au champ diplomatique, juridique, policier et économique, le temps et les moyens de se déployer. Or, comment lutter contre l'hybridation du terrorisme, de la criminalité et de la haine ethnique sans un effort d'action globale qui exige présence et persévérance ? L'évolution de l'art de la guerre reflète à sa manière l'impatience de nos sociétés de l'immédiat. On feint alors de croire que les missions de maintien de la paix de l'ONU suppléeront à ces faiblesses, mais les Casques bleus n'auront jamais ni la licence, ni les moyens, ni la volonté d'imposer leur loi à nos nouveaux Barbares.

ET L'EUROPE ?

" Il faut penser et agir ", disait Raymond Aron, " avec le ferme propos que l'absence de guerre se prolonge jusqu'au jour où la paix deviendra possible, à supposer qu'elle le devienne jamais ".
En Europe occidentale, après une longue période de paix, on la rejette et on la condamne. Les belliqueux sont frappés d'opprobre et sommés de se justifier par le droit et par la morale.
Ce tournant éthique aurait pu être décisif pour le destin de l'humanité si les Européens avaient gardé le pouvoir de diriger le monde  qui fut le leur pendant des siècles, mais leur capacité à fixer les normes et imposer les règles du jeu s'est évanouie depuis des décennies. Et, au moment même où les Etats européens réduisent dramatiquement leurs dépenses militaires (9), les pays émergents modernisent leurs arsenaux et les dépenses mondiales d'armement prennent un nouvel essor. Comment ne pas s'interroger avec Hubert Védrine sur la léthargie stratégique qui saisit notre vieux continent ? L'Europe n'est-elle pas en voie de quitter le cours de l'Histoire en abandonnant les rênes de son destin à une puissance, les Etats-Unis, qui se lasse de ce fardeau ? Et qui ne voit que cette tentation de repli du monde occidental laisse le champ libre aux ambitions impériales, de l'Ukraine aux Iles Spratley, et encourage les jeux criminels des semeurs de haine et de violence ? La guerre y trouvera son compte.

Les images insupportables de violence que déversent sur nos écrans les documentaires rétrospectifs de 14-18 sont un appel salutaire à la raison. Mais, sachons rester lucides, car " si l'illusion de la fin de la guerre revient si régulièrement, c'est par excès de rationalisation d'une activité qui tire sa force d'une source autrement puissante que la raison humaine "(10).
     

NOTES
(1)                Bruno Tertrais. " La guerre ". Que sais-je ? PUF2010
(2)                Cf. Pierre Manent in " La fin des guerres majeures ". Economica. 2010
(3)                John Mueller. " Retreat from doomsday: the obsolescence of major war ". Basic Books 1989
(4)                Jean-Baptiste  Jeangéne Vilmer. "La guerre au nom de l'humanité". PUF 2012
(5)                " Le Monde " 11 octobre 2013
(6)                Thérèse Delpech. " La guerre parfaite. " Flammarion 1998
(7)                Traité sur l'Espace du 27 janvier 1967
(8)                JB Jeangéne Vilmer
(9)                " Supprimons l'armée, il n'y aura plus de guerres ", disait Victor Hugo.
(10)                Th. Delpech, op. cit.

Henry-Jean FOURNIER - Sans Casoar ni gants blancs

Il y a tout juste cent ans, un héros parmi d'autres, le sous-lieutenant René DUROSOY


Le sous-lieutenant René DUROSOY, de la promotion " de Montmirail ", sorti 7ème de Saint-Cyr en août 1914, avait rejoint, dès la mobilisation, le 59ème Bataillon de Chasseurs à Pied, mis sur pied à EPERNAY et faisant partie du Groupe de Chasseurs placé sous les ordres du chef de bataillon Emile DRIANT.

Ils faisaient partie, avec Alain de Fayolle, Hachette, Robert de Saint-Just, Perrault, Le Balle, Castelnau, Poussin, de Brésis, de Rigaud, d'Ampherney, de ceux qui, après avoir baptisé leurs bazars de " La Croix du Drapeau " se regroupèrent autour de Jean ALLARD-MEEUS qui déclame alors quelques vers :
" Vous nous avez volé l'Alsace et la Lorraine,
Vous n'arracherez pas ce sentiment humain
Germé de notre cœur, et qu'on nomme la haine ;
Gardez votre pays, nous y serons... demain "

La geste saint-cyrienne dit qu'ils ont alors l'idée de prêter le serment de monter pour la première fois à l'assaut en casoar et en gants blancs.
Trois jours après, ils reçoivent leur ordre de mobilisation et vont tenir le " Serment de 14 " : tous ou  presque succomberont dans les premiers jours de la guerre.
A l'issue de la Ière Guerre mondiale, la promotion " Montmirail " compte deux cent neuf des seins morts pour la France

René Durosoy, qui était issu d'une longue lignée d'officiers, partit en campagne à la tête d'une section de la 2ème compagnie (Capitaine…..).
Blessé lors d'un des premiers engagements de son Bataillon, le 25 août, il fut abandonné sur le champ de bataille et on ne le retrouva que sept heures après.
Tant qu'il en eut la force, il nota ses pensées sur un petit carnet.
Mais avant de tomber, l'histoire ne dit pas s'il avait eu le temps d'enfiler ses gants blancs et de piquer son shako sur son képi…



Mardi 25 août 1914
Neuf heures cinq - Je viens d'être blessé par une balle allemande, à huit heures trente. Elle est entrée dans le bassin, à gauche, et à quatre doigts de la colonne vertébrale, et est sortie devant, à gauche, deux doigts à côté du bord de la hanche. Je n'ai senti, sur le coup, qu'un choc assez fort et je suis tombé en disant au sergent CARIE de ramener la section, qui se repliait sous le feu. La douleur a été nulle sur le moment ; mais, maintenant, je souffre de plus en plus. Je suis certainement perdu…
J'ai placé tout de suite mon paquet de pansement, pendant que je pouvais encore remuer.

Neuf heures dix - Je suis seul, les balles ne sifflent plus ; les vaches mugissent dans la ferme voisine. Le canon s'éloigne, au sud. Le moindre mouvement me fait souffrir…
J'étais parti confiant pour cette campagne ; mais sachant que je n'en reviendrai pas, j'ai reçu mon Dieu à Saint-Cyr, avant de partir, et je n'ai rien de grave sur la conscience, ayant gardé ma pureté…
Un chasseur blessé vient de passer. Je l'ai appelé. Il m'a répondu, mais ne s'est pas écarté…
L'an dernier, aux manœuvres, près d'ici, à R…., qui a été brûlé hier soir, j'avais eu l'impression que je mourrais là, près d'E….Je l'ai communiquée à JOANNES et certains autres avant de partir….
Hier soir, enfin, après vingt jours d'attente, on nous a menés à l'ennemi, mais en réserve. Nous ne devions donner que le soir ; mais la nuit nous a arrêtés, et DRIANT nous a fait revenir près de M…, où nous avons pris les avant-postes de nuit…
Ce matin, départ à quatre heures, pour attaquer le bois de T…
Déploiement après la ferme de F… ; les balles sifflent. Brouillard léger. Obus de tous côtés…
Le capitaine me fait arrêter ; la section tire, de temps en temps, sur quelques ennemis, de l'autre côté du ruisseau, à mille mètres ; deux blessés légers…

L'ordre de repli m'a été fatal : j'ai perdu deux chasseurs, tués de la même balle, et ai été atteint au moment où, ayant commandé ; " Halte ! " je conjurais quelques chasseurs qui fuyaient…

Neuf heures vingt - Le vide du champ de bataille…Douleur lourde comme une colique sourde et constante…Maux d'estomac…Est-il atteint, lui aussi ?...
Deux blessés passent à l'horizon.

Neuf heures quarante-cinq - Quelques obus tombent à côté. Je ne sais vraiment pas quand je serai relevé, étant seul, et si loin…Autant mourir sur le terrain qu'à l'ambulance…
Ce n'est vraiment pas de chance : quelques centimètres à gauche et je n'avais que la blessure si souhaitée…

Dix heures - Un blessé hurle, à cent mètres sur la gauche. Deux biplans français survolent. Le canon s'éloigne…
La situation paraît manquer de distractions…
J'ai rarement été aussi calme. En voyant sans émotion tomber les autres, je me demandais si j'avais le cœur dur ; mais non, puisque ma blessure ne m'émeut pas davantage.

Dix heures dix - Les Teutons tirent sur les biplans…Mon ventre est lourd, je ne sais quelle position prendre…Peu ou pas de fièvre…Heureusement, le ciel est couvert.
Je crois que la balle a contourné la hanche et a traversé, ensuite, le corps en haut, à gauche de la dite hanche. Peu de sang derrière…, à peu près pas devant.
Qu'ai-je au juste ? Oh ! on y resterait à moins… Si seulement j'étais ramassé par les Français, ce soir !

Dix heures trente - Ces salauds d'Allemands ne peuvent pas me laisser dormir. Ils viennent d'envoyer trois gros obus, à la lisière du bois de G…, à trois cents mètres d'ici, où il n'y a plus personne…

Dix heures trente-deux - Réédition un peu plus loin…Les émotions devraient, pourtant m'être interdites !

Dix heures quarante - C'est malheureux, vraiment, de terminer la campagne si vite ! Je n'aurais pas cru que je serai si calme, au feu. Les sifflements des balles ne m'ont pas fait baisser la tête. A peine en ligne, une d'elles entre en terre à quelques centimètres devant mon nez, et cela ne m'a rien fait…
Les douleurs cessent, quand je ne remue pas.

Douze heures - Canonnade assez lointaine, un peu de fièvre…Vautour dans le ciel.

Treize heures - Même observation que les précédentes…Impatience…Pâleur et langue chargée…

(Les dernières lignes sont presque illisibles)

C'est à trois heures de l'après-midi que le sous-lieutenant René DUROSOY fut enfin ramassé par le hussard CHATEL, emmené par lui, sur le dos de sa monture, à G…., de là en voiture à M… et il arriva seulement à l'ambulance d'…A…à vingt-quatre heures. Il y fut pansé et expédié dans l'intérieur.

La mort qu'il prévoyait ne vint le prendre que le 11 novembre 1914.

A peine guéri de sa blessure, il avait en effet demandé à repartir au front et avait rejoint le 19ème Bataillon de Chasseurs à pied, où il avait d'ailleurs fait son temps de service avant son entrée à l'Ecole.

Il fut tué d'un éclat d'obus à la tête, en conduisant au feu la compagnie dont il avait reçu le commandement. Il venait tout juste d'avoir vingt et un ans.