Poème de Driant : le Caso

A l'occasion du "2 S 209", méditons un instant sur ce poème écrit par notre parrain Emile DRIANT lorsqu'il était capitaine instructeur à Saint-Cyr, en 1893

Le Caso

Que diriez-vous si, moi qui suis un peu poète,
J'allais soutenir que, malgré vos ennuis,
Il est, même à Saint-Cyr, des heures qu'on regrette
Et dont on dit un jour ne soupirant : " Jadis ! "

Je vous entends déjà donner votre parole
Que, lorsque vous aurez mis les pieds hors d'ici,
Vous ne songerez plus jamais à cette Ecole….
Peut-être auriez vous tort de me parler ainsi.

Jeunes gens, l'avenir est votre poésie,
Le but de vos travaux, le rêve caressé.
Mais, lorsqu'on devient vieux, le charme de la vie
Est de pouvoir revivre un peu dans le passé.

Aussi, mes chers amis, si vous voulez m'en croire,
Gardez vos vieux plumets, gardez les bien longtemps,
Ils furent les témoins de votre jeune gloire,
Ces plumets par la foule applaudis à Longchamps !

Ne les rejetez pas comme une chose vaine
A l'heure où vous aurez vos épaulettes d'or
Et, la fortune aidant, si les feuilles de chêne
Ceignent votre képi, conservez-les encore !

Car c'est surtout alors, que les plumets jaunis
Vous parlent au cœur un langage éloquent
De même que l'automne aux lentes rêveries
Possède un climat exquis, pâle mais pénétrant

Alors, vous n'aurez plus d'amour, hormis la France
Vous n'attendrez plus rien, sur terre, que la mort,
Vivant de souvenirs et non plus d'espérance
Indifférents aux coups, comme aux faveurs du sort….

Heureux ceux qui pourront, au déclin de leur vie,
Retrouver dans un coin quelque vieux souvenir
D'un amour fugitif, une rose flétrie,
De leurs illusions, un plumet de Saint-Cyr !

Plus d'un vieux général, à la moustache blanche,
Tout d'un coup rajeuni, croira se voir encore
Conscrit tout étonné de porter " fausse manche "
D'un pas timide errant dans le long corridor

Ou bien passant gaiement les jours de facétie,
Le fusil sur l'épaule et le sac sur le dos,
En dissipant l'ennui de leur monotonie
Par quelque vieille histoire ou quelque gai propos.

Ou, surtout, défilant sur la plaine poudreuse
De Longchamps, étonné de se voir applaudir
De toute cette foule enthousiaste et joyeuse
Dont les cent mille cris disent : " Vive Saint-Cyr !"

Ainsi, devant ses vieux soucis, ses vieilles peines
Aux reflets consolants d'un lointain souvenir
Qui réveille en son cœur tant de choses lointaines
Il en viendra peut être à regretter Saint-Cyr !

Et, s'il pouvait revenir en arrière,
Recommencer les jours, passés depuis longtemps,
Reprendre ses travaux, son collier de misère,
Peut-être il dirait " oui ", pour avoir ses vingt ans.